Zéro faute en ortograf
par Audrey Roig
Ces dernières décennies plus que jamais, l’orthographe est devenue un sujet houleux. L’écart entre ce qui est dit et ce qui est lu est à ce point grand qu’écrire correctement est bien souvent une compétence réservée aux » culturellement favorisés» (cf. Bourdieu). Le mot « orthographe» est lui-même un amas de pièges successifs. À l’heure actuelle, personne ne peut dire maîtriser complètement l’orthographe, pas même Liliane Balfroid ni Bernard Pivot… Cette orthographe si redoutée, n’est pas innée. Ardue, elle s’acquiert progressivement, et très rarement – voire jamais – de façon totale. Pourtant, beaucoup de ceux qui la possèdent assez bien refusent de se la voir retirer. Approcher l’écriture par le biais d’une autre orthographe leur est impensable. Comme s’il fallait que les autres souffrent autant pour obtenir le bien qu’ils ont peiné à s’approprier… En découle ce constat, affligeant mais réaliste : l’orthographe, miroir des positions sociales (comme beaucoup de travaux dans la partie « documents» l’attestent).
En temps antérieurs, les puissants ne savaient pas tous lire ni écrire, mais c’étaient là les capacités des clercs ou des moines copistes. Quel changement avec l’époque actuelle ! Contrairement à avant, c’est à présent l’orthographe qui dicte la position sociale d’un individu. En effet, ceux qui savent écrire sont ceux que l’on retrouve au sommet de la pyramide sociale, tandis que les démunis en matière d’orthographe se voient systématiquement relégués à son bas.
Il est indéniable que bien écrire – mais qu’est-ce que » bien» écrire ? – ne s’apprend pas en une heure. Cela demande du temps, comme cela demande une certaine aptitude à faire abstraction de son esprit logique. Car, comme je l’ai mentionné supra, l’orthographe française est parfois chose insensée. Comment expliquer, rationnellement, le fait que paon se prononce /pã/ et que brun se prononce de la même façon que brin alors qu’ils ne s’écrivent pas pareils ? Pourrait-on, dès lors, envisager l’émergence d’une orthographe nouvelle, plus simple et plus » sensée» ?
À cette remise en question, plusieurs motifs sont rétorqués, à commencer par celui du dénivellement par le bas. Il m’exhorte à aborder la question du langage SMS, ce que je ferai probablement dans un prochain article. Viennent ensuite les arguments de la disparition de la beauté de la langue et de l’occultation des étymologies lexicales. Si ce dernier propos s’avère vrai pour la plupart des mots, soulignons toutefois la réhabilitation d’étymologies erronées au XVIe siècle. Pensant que le terme était issu de la racine latine pondus, quelques humanistes décidèrent, antan, de réécrire pois en poids. Quelle erreur fut commise, puisque le terme vient de pensum ! Si l’acte est né d’une volonté de rendre cohérente l’orthographe, il a cependant fortement contribué à la hausse de sa difficulté…
Lorsque nous regardons l’évolution orthographique, il est étonnant de constater que presque toutes les réformes se sont imposées sans trop de difficultés. Les réformes des XVII et XIXe siècles n’ont pas eu besoin de souffrir pour remporter la bataille. Ce n’est que depuis la seconde moitié du XXe que les réformes ne passent plus. J’en veux pour preuve celle de 1990, aux échos très limités et… régulièrement contestés. Essayez de remettre un travail universitaire en y omettant chacun des accents circonflexes tel que le préconise le décret ; vos quelques pages vous seront rendues ornées d’une montagne d’accents rouges, peut-être accompagnée de cette remarque : » orthographe !!» . La réforme n’a donc pas eu raison de l’ancienne orthographe. Dix-huit ans après, nous continuons à refuser l’orthographe « nouvelle » et par ailleurs peu répandue (forcément…).
Le sujet est vaste ; il y aurait encore bien des éléments à apporter. Je m’arrête pourtant d’écrire car je signerais sinon le début d’un ouvrage. Tel n’est pas l’objectif. Cet article se veut seulement relever quelques-uns des problèmes occasionnés par l’orthographe française, problèmes qui ne se posent d’ailleurs pas dans toutes les langues…




Commentaires
Excellente synthèse !
Même si prendre position sur ce sujet est chose complexe, je crois que ce serait un acte social de libéraliser l’orthographe. La libéraliser ou, plutôt, la rendre plus logique et moins coercitive.
Un problème sous-jacent est celui de l’autorité. Qui peut se prétendre de faire autorité en la matière ? Celui qui avance les arguments les plus aboutis ? Ce serait trop simple et ce n’est, malheureusement, pas le cas. Quelques savants (voire tous ceux qui la « connaissent» ), comme tu le relèves, se content d’une orthographe sans cohérence (en tout cas partiellement) et, par là, difficilement maîtrisable…et transmissible.
Le terme de « réforme» étant très connoté (réactionnaire, bien/mal,…), contentons-nous, dans un premier temps, d’une rationalisation. Ce sera déjà pas mal…
« Il est indéniable que bien écrire – mais qu’est-ce que ”bien” écrire ? – ne s’apprend pas en une heure. Cela demande du temps, comme cela demande une certaine aptitude à faire abstraction de son esprit logique. Car, comme je l’ai mentionné supra, l’orthographe française est parfois chose insensée. Comment expliquer, rationnellement, le fait que paon se prononce /pã/ et que brun se prononce de la même façon que brin alors qu’ils ne s’écrivent pas pareils ?»
Il est étonnant de voir qu’à partir du « bien écrire» , on peut se retrouver au « bien prononcer» : brun et brin, même combat? L’usage tendrait à dire que oui… Mais dans l’absolu, non.
Autant de petites différences notables qui tombent dans l’oubli – mais cela a-t-il encore son importance?
Merci pour cet excellent article… Travaillant avec des jeunes issus de l’immigration ou souffrant de troubles du langage, ma position de fond serait également réformiste. Mais j’ai conscience aussi que le français vaut aujourd’hui moins pour sa forme orale (sa fonction véhiculaire) que pour sa forme écrite (pour sa littérature). Or, Jacques Roubaud ne nous recommande-t-il pas de lire, par exemple, la poésie du 16e siècle dans sa graphie historique? Nous devons songer à ce qui s’est passé avec la musique baroque, où l’on nous a appris à rechercher le ’son baroque’ dans son authenticité. Dans le même esprit, qui empêchera jamais un éditeur de publier les ‘classiques’ de notre littérature avec l’orthographe qu’il revêtaient dans leurs éditions originales?
[...] Zéro faute en ortograf | Commune Langue [...]
Je vous remercie chacun de votre commentaire. Je suis heureuse de constater que la question vous intéresse.
Moi-même, et cela vous aura peut-être frappé dans l’article, je ne parviens pas à prendre parti. Je reconnais les bienfaits d’une réforme orthographique mais j’aurais sans doute du mal à abandonner celle que je détiens présentement. C’est un débat sur lequel il est particulièrement difficile de se positionner, pour diverses raisons.
Quand bien même cette réforme tant attendue, aussi minime soit-elle, aurait lieu, elle n’abolirait pas pour autant tous les problèmes. Il se reformerait une autre pyramide sociale, avec en son sommet ceux qui écriraient selon la nouvelle orthographe. C’est pourquoi je tends à dire que le problème de fond est légèrement différent. Il serait plus propice d’admettre plusieurs orthographes pour un même mot. Cette option n’est pas celle de l’anarchie, comme l’on pourrait facilement le penser. Seulement, l’orthographe française, qu’on le veuille ou non, est très normée et le restera très probablement toujours. Or, cette norme est à la base des maux que nous connaissons aujourd’hui. Comme tu l’écris, Lionel, une minorité fait autorité. Ses arguments sont parfois douteux mais il n’en reste pas moins que ce petit groupe de personnes fait loi en la matière.
Seul un tel acte – à savoir une réforme qui abolirait les vices de l’orthographe – pourrait faire changer la donne. Seulement, il est improbable qu’il se produise. Envisageons alors l’émergence de plus de cohérence, comme tu le soulignes. La remettre en question est un bon début mais demeure suffisant… Qui osera prétendre, cependant, ne plus qu’écrire selon les règles orthographiques qu’il juge rationnelles – car c’est là un critère subjectif ?
À l’heure où il me faut bientôt rendre mon mémoire, j’imagine chaque jour le réécrire d’après une orthographe que j’aurais volontairement simplifiée. Je le ferais sans hésitation si cela ne compromettait mes études. Beaucoup ont déjà surement pensé la même chose, sans pour autant passer à l’acte pour des raisons évidentes.
Pour répondre à Charlye, les nuances de prononciation entre les deux mots sont tellement infimes qu’une majorité de locuteurs francophones natifs ne l’entendent plus, comme tu l’écris. Moi-même, et je le dis sans honte, n’entends pas de différences entre les deux termes. C’est le contexte qui me permet de différencier les deux termes. Voici justement un nouvel argument, souvent amorti par les détenteurs du précieux trésor qu’est l’orthographe, à savoir la confusion des termes. En simplifiant l’orthographe, l’on ne saura plus différencier quelques homonymes. Et alors ? Le contexte désambiguïse généralement. Ce problème n’en est donc pas un, in fine.
Lorsqu’on s’adresse à un public FLE, je pense qu’il est vain de s’attarder sur ce genre de choses. Il y a quelques mois, j’ai eu l’audace de faire part de mon interrogation à un professeur : jusqu’où aller dans l’apprentissage de la langue française ? Faut-il tout « didactiser » ? Est-il important de didactiser les nuances de sens entre « ancienne ferme » et « ferme ancienne » ? Je n’ai pas de réponse dans l’absolu mais je me dis que c’est en s’interrogeant qu’on avance…
Enfin, tu évoques, cjacomino, la suprématie de l’écrit sur l’oral en français. Je suis d’avis, dans une certaine mesure seulement. Il est vrai que beaucoup d’étrangers étudient le français pour sa littérature ; si c’était dans un but de converser, ils se tourneraient plus volontiers vers la langue de Shakespeare, je pense. Il est appréciable de lire les auteurs dans leur langue authentique, pourquoi pas alors dans leur graphie authentique ? C’est une question légitime, surtout que des écrits avec des particularités graphiques ont été longtemps occultés. Prenons Verlaine, prestigieux poète français. Qui sait qu’il lui est arrivé d’écrire en une sorte de langage SMS (je m’excuse de l’anachronisme). Effectivement :
(Paul Verlaine à Antoine Duvigneaux)
Maintenant, si l’on remonte plus encore dans le temps, il faut prendre garde à ne pas considérer comme révolutionnaires les variantes orthographiques livrées par certains auteurs. N’oublions pas que le concept d’orthographe n’a pris forme qu’au XVIe siècle et que sa mise en place ne s’est pas faite en un jour. Mais ceci n’ôte rien à l’intérêt que revêt l’étude des textes dans leurs graphies authentiques.
Suite à cela, il me vient une autre question qui touche à la réhabilitation du concept de fluctuations graphiques à la place de la norme en français. Si nous les tolérons sans difficultés pour les manuscrits, pareille attitude ne pourrait-elle pas revoir le jour dans quelques décennies à l’égard des écrits contemporains ? Ce serait-là une issue favorable à ce « bouchon orthographique » ! La pyramide sociale dressée serait abolie, et j’en reviens dès lors à ce que j’ai initialement écrit.
Merci d’avoir pris la patience de lire l’intégrité de ce long commentaire mais merci surtout d’avoir nourri davantage encore ma réflexion sur le sujet.
La révolusion de l’ortograf è déja komansé é èl se propaj rapidman! -> http://www.ortograf.net
[...] et dévoué – a déjà accueilli quelques articles concernant le langage dit “sms” : ici, là ou encore de ce côté. De plus, c’est un sujet qui recueille de nombreux [...]
Et si nous osions!
Finalement qui se rend rééllement compte de l’omission de l’accent circonflexe, mis à part quelques professeurs de français un peu (trop) tâtillons.
Et puis, qui écrit sans faute? A-t-on jamais écrit sans faute? N’y a-t-il pas toujours eu des correcteurs dans les maisons d’édition pour « revoir» les copies des « grands écrivains» et des brillants scientifiques? Quelle image pouvons-nous avoir de la maitrise orthographique au XXe siècle dès lors que la plupart des écrits étaient ‘corrigés’.
Des études sérieuses tendent même à montrer qu’au début de ce siècle la connaissance orthographique n’était guère mielleurs que maintenant. Si au sortir du primaire, les enfants scolarisés semblaient mieux maitriser l’orthographe qu’aujourd’hui, on se rend compte que quelques années après (à l’entrée dans le service militaire), seuls ceux qui effectuaient des études littéraires ou d’enseignant maitrisaient encore les règles d’accord du participe passé et autre s joyeusetés du genre.
Soyons donc sérieux et raisonnables. Admettons que l’orthographe telle que nous la connaissons étaint une affaire de professionnels soucieux de garder pour eux seuls leur savoir. Une démocratisation de l’écriture ne peut passer que par une simplification de la norme et une plus grande tolérance pour la variété graphique.
C’est ce qu’a entamé la réforme de 1990. Alors, soyons cohérents, si nous voulons un accès démocratique à l’écrit, appliquons déjà cette réforme, malgré les grincheux, les rétrogrades et les « désinformés» … et militons déjà pour la suivante!
Merci de votre commentaire. Je suis heureuse de constater que le débat n’est pas mort.
Certes, une réforme s’avère utile, mais la réforme au sens où nous l’entendons ne s’inscrit pas dans la lignée de celle proposée en 1990. La nouvelle orthographe, au lieu de simplifier l’écriture, va en la complexifiant (cf. le second article sur la diffusion de la nouvelle orthographe en milieu scolaire, publié récemment sur Commune Langue). En nous forçant à n’utiliser qu’une seule des deux orthographes coexistantes, nous sommes forcée de constater que la réforme n’intervient pas tout à fait comme nous l’attendions. Il serait plutôt souhaitable de simplifier unanimement les accents et les cédilles, par exemple, pour tous les mots. Car, et c’est là un second vice de la réforme de 1990, la nouvelle orthographe ne prévoit l’omission de l’accent circonflexe que sur le « i» et le « u» . Ainsi août devient aout, mais château reste château. Où se trouve la simplification ?
Dans cette optique, une abolition générale des accents ferait, selon nous, davantage florès. La mise en place d’un tel bouleversement dans le monde du « zéro faute » reste cependant difficile pour diverses raisons, évoquées précédemment.
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