Merle Robert, La mort est mon métier
Troublant. C’est le mot qui me vient d’emblée à l’esprit au sujet de ce livre. Rédigé de 1950 à 1952, année de sa première publication, La mort est mon métier, de Robert Merle, traite du sujet de la Seconde Guerre Mondiale, comme c’est le cas de nombreux autres livres, principalement dans les années qui l’ont précédé.
Il s’agit d’une autobiographie romancée de Rudolf Höss (appelé Rudolf Lang dans l’ouvrage), depuis son enfance jusqu’à sa mort le 16 avril 1947. Né en 1900 dans une famille catholique, Höss reçoit une éducation très autoritaire par son père qui le destine à une carrière de prêtre. Après la mort de celui-ci, le jeune Rudolf décide de s’engager dans l’armée allemande en 1915. Inscrit au parti Nazi en 1922 et membre des SS dès 1933, il est choisi par Heinrich Himmler pour diriger le tristement célèbre camp de concentration – qui deviendra par la suite camp d’extermination – d’Auschwitz-Birkenau de 1940 à 1943. Après avoir témoigné au procès de Nuremberg et été jugé par le Tribunal Suprême de Pologne, il est condamné à mort et exécuté par pendaison dans le camp d’Auschwitz I le 16 avril 1947.
Pour la rédaction de ce livre, Robert Merle s’est principalement basé sur les archives du procès de Nuremberg (du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946), et en particulier sur les rapports des entretiens de Rudolf Höss avec le psychologue américain Gustave Gilbert qui ont eu lieu dans ce cadre. L’auteur a également puisé dans les états de service du commandant allemand au sein de l’armée allemande et du parti Nazi, ainsi que dans son autobiographie rédigée durant son emprisonnement et publiée à la fin des années ‘50 sous le titre Le Commandant d’Auschwitz parle.
La singularité de cet ouvrage, à défaut de l’être dans son sujet, réside dans le fait que Rudolf Lang, l’équivalent romanesque de Rudolf Höss, soit lui-même le narrateur du récit. Ceci place le lecteur « de l’autre côté », dans le camp des « mauvais », ceux que jamais l’on ne peut comprendre, et à qui l’on ne pardonne pas. Loin d’approuver les actions du personnage principal, bien au contraire, j’ai pourtant été surprise dans ma lecture de voir à quel point tout au long de sa vie, ses actes se sont enchaînés selon une suite logique. Certes, il y a à la base de cela un antisémitisme certain, qui est très perceptible dans l’autobiographie de Höss. Cependant, son jeune âge à l’époque de la Première Guerre Mondiale, lorsqu’il s’est engagé dans l’armée allemande, a contribué à le rendre influençable et même presque façonnable par les dirigeants ; d’autant plus qu’il avait été habitué à une forte autorité depuis toujours. L’endoctrinement était tel que Rudolf Höss et ses pairs n’ont pas remis en doute ce qui leur était dicté, se contentant d’obéir en faisant preuve de ce que l’on pourrait appeler une « conscience professionnelle ». C’est d’ailleurs ce que Robert Merle souligne dans sa préface à l’édition de 1972 de La mort est mon métier, qui se termine par ces quelques phrases :
« Il y a eu sous le Nazisme, des centaines, des milliers, de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs “mérites” portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. »
Ce roman est pour le moins déroutant, de par le fait que Rudolf soit le narrateur du récit, le lecteur n’ayant donc pour seul point de vue que le sien. Sa volonté d’être un bon élément et tout ce qu’il entreprend afin d’y parvenir poussent parfois à une certaine empathie à son sujet. Au cœur des événements, on aura presque tendance à vouloir que tout se déroule comme il l’a pensé, pour un meilleur rendement. Les passages les plus marquants de ce livre, pour moi, ont en effet été ceux où Lang effectue ses diverses recherches et expérimentations pour faire parvenir Auschwitz-Birkenau au rang de camp d’extermination le plus important du monde nazi. C’est ainsi qu’après avoir officié à Dachau et effectué des visites à Treblinka, il développera de terribles techniques. C’est à lui que l’on doit l’utilisation du fameux Zyklon B, un pesticide dégageant du cyanure d’hydrogène, pour remplacer les gaz d’échappements. Il a fait construire quatre bâtiments crématoires à Auschwitz, comprenant chacun une salle de déshabillage, une salle de gazage maquillée en sanitaires pour éviter les rebellions, et un four crématoire proprement dit, dont la logistique était assurée par d’autres prisonniers. L’auteur pousse jusqu’à décrire les diverses expérimentations ayant eu lieu afin de réduire au maximum le volume des dépouilles. Le but recherché par Lang était d’exterminer en masse un maximum « d’indésirables » en un minimum de temps. Le fil rouge est le rendement, préoccupation principale afin d’obtenir de meilleurs chiffres que les autres camps.
L’empathie que suggère ce livre est déroutante et conduit à se poser des questions. Emporté dans sa lecture, on en arrive à des perceptions que l’on n’imaginerait jamais dans la vie réelle et consciente. La mort est mon métier est un livre qui a le pouvoir de briser bon nombre de certitudes, et pousse à s’interroger plus profondément sur ce qu’est le nazisme, et surtout la raison pour laquelle des centaines et des milliers de personnes ont pu commettre des actes aussi cruels et dénués de toute notion d’humanité. Se pose la question de ce qui les a menés à croire que le monde serait meilleur une fois « purifié », du besoin qu’ils avaient de s’entendre dire qu’autre chose était possible, qu’une vie plus douce était à leur portée en suivant le Fürher, mot par ailleurs représentatif des conditions de l’époque puisqu’il signifie guide. C’est l’histoire d’un peuple – bien qu’il ne faille pas généraliser – à la recherche d’une vie meilleure, qui avait besoin d’un meneur et a cru, peut-être aveuglément, celui qui s’est présenté comme tel.
Pour conclure, je citerai une phrase extraite de la chanson Né en 17 à Leidenstadt , dont les paroles sont signées Goldman :
« Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens si j’avais été allemand ? »
Robert Merle, La mort est mon métier, version Poche chez Gallimard, Folio, avril 1976, 369 pages

[...] très connu pour sa saga historique Fortune de France ou la biographie romancée de Rudolf Höss, La mort est mon métier. Malevil est un formidable roman de science-fiction, qui nous fait frémir à la pensée que la [...]
Je trouve que c’est une très bonne représentation du livre, mais n’aurait il pas fallut parler de Rudolf comme un être manquant de conscience et ayant un esprit « mecanique » ?
ce livre est génial, fascinant bien que très dur puisqu’il décrit très précisément la vie dans le camp d’extermination le plus « évolué » (du point de vue du nombre de mort par jour. cf. environ 10 000 par jour à son apogée)du régime nazi. Ce qui est affreux c’est de lire la description que fait Robert Merle tout au long du livre, de l’amélioration de l’industrie de la mort allemande. je retiens juste une phrase que Robert Merle écrit dans sa préface qui aide à comprendre la situation de l’allemagne et des allemands de l’époque :Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir; et c’est en cela justement qu’il est monstrueux.C’est un livre que je conseille à tous ceux qui sont passionné d’histoire, de cette époque particulièrement, en sachant que la première partie du livre est une fiction de l’auteur d’après le rapport psychologique de Höss et de son témoignage durant le procès de Nuremberg et lors de sa détention entre 1945 et 1947. Bonne lecture…