Vertige
Les cloches de l’église n’en finissent pas de sonner et je me sens comme oppressée. Le son résonne dans le clocher, je perds pied.
Un tourbillon en noir et blanc ; tout est contrasté, dans la pénombre où subsiste pourtant une luminosité irréelle. Comme si moi-même j’irradiais un je ne sais quoi. Il y a une sorte de magie dans cette atmosphère qui m’entoure. Je ne sens plus rien, si ce n’est l’impression d’une chute incessante. Aucun contrôle sur ce qui m’arrive, pas plus que sur moi-même. C’est effrayant et plaisant à la fois, inédit. Alors voilà ce que l’on appelle lâcher prise. De plus en plus, je m’enfonce je ne sais où, passivement spectatrice de cette sensation si particulière.
Des voix envahissent cette immensité confinée, bribes de paroles entendues çà et là, résonnant alors dans une toute autre dimension. Les phrases s’enchevêtrent, formant des discours improbables qui portent à sourire. Peu à peu, des visages viennent se superposer à ces voix. C’est Lui, c’est Elle, Lui aussi, et puis Eux, tous. Instantanés de tous ceux qui peuplent mon monde, qui un jour ont été là ; variété infinie d’expressions peintes sur leurs traits. Puis ce sont comme des films qui prennent le dessus. Visions plus ou moins longues et précises de moments passés, seule ou avec différentes personnes, la semaine dernière ou il y a dix ans. Coups de cafard et complicité silencieuse, larmes et éclats de rire, un regard, un sourire, une main qui en serre une autre. Des pas côte à côte dans la nuit. Une promenade sous la pluie. Des paroles sans aucun bruit.
Et c’est là que les choses s’éclairent. Cette chute, c’est un voyage dans les méandres de ma mémoire. C’est cette valse de souvenirs passés qui dicte mon présent et influencera mon avenir ; qu’ils soient chéris, oubliés, lointains, entretenus ou occultés.

On se laisserait bien emporter davantage encore… Tourner, tourner, voltiger, et ne plus redescendre.
C’est intéressant, votre récit de la « valse de souvenirs, » évoquée par des sons et de la lumière. La manière dont vous traitez de la mémoire me fait penser un peu à Proust, n’est-ce pas? Les souvenirs, d’après votre description, habitent une domaine impréssioniste et résistent donc à une analyse précise. En évitant une telle analyse, ces impressions créent pour vous, et pour vos lecteurs, « une tout autre dimension » où les composants de votre passé se relient intimement au présent et à l’avenir.
Une très belle progression (3ième paragraphe), où il s’agît à la fois des images et d’une structure périodique, que vous esquissez: des voix, bribes de paroles, phrases, discours, enfin visages et visions qui tourbillonnent dans des courants de « cafard et de complicité silentieuse. » Et tous ces éléments aboutissent dans une tension thématique entre paroles et silence.
Permettriez-vous une question pédantique à un étranger amateur de la langue française? Vous dites « Instantanés de tous ceux qui peuplent mon monde …. » Est-ce que vous employez « Instantanés » comme un nom, i.e. « représentations, » ou un adjectif qui modifierait « visages » dans la phrase précédente?
Je vous remercie d’une lecture agréable et édifiante.
Tout d’abord, merci pour cet intérêt qui a tendance à m’encourager à continuer mon chemin dans la voie de l’écriture, que je découvre.
Il n’y a, dans ce texte, aucune inspiration consciente, que ce soit dans le style, le contenu ou la façon de traiter le sujet. Simplement une phrase de départ qui m’est venue par hasard, « Les cloches de l’église n’en finissent pas de sonner, et je m’y perds ». J’ai eu l’envie de tenter l’expérience de partir de là sans savoir où cela me mènerait, voilà le résultat.
Le terme « instantanés » est ici utilisé dans son emploi nominal, représentant en quelque sorte la photographie de ces visages, figés dans une expression particulière. J’ai tenté de symboliser une certaine progression : d’abord le son, ensuite l’image, et enfin le mouvement.
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