Anne Catherine, Agnès

Écrite en 1993, Agnès est une pièce que j’ai d’abord lue, en long, en large et en travers, à une époque où les textes se suivaient sous mes doigts, plusieurs par jour, sans succès : j’étais à la recherche d’une pièce pour la troupe scolaire qu’avec une amie et du haut de nos quinze ans, nous avions décidé de mettre en scène. Il s’agit donc d’une histoire que je connais, peut-être trop. En effet, je ne peux pas vous livrer l’impression donnée par le spectacle.

C’est donc un point de vue différent que je fournirai, celui de « l’autre côté du rideau ». Pari très ambitieux et risqué que celui de choisir précisément cette pièce, à monter en huit mois avec des comédiens de douze à quinze ans dont la moitié n’avait jamais fait de théâtre. Avec le recul, je n’aurais d’ailleurs pas la prétention de recommencer. Cette année scolaire a été source, pour nous tous, de nombreux tâtonnements dûs à un sujet que nous ne maîtrisions (heureusement) pas.

Agnès est une jeune avocate au passé trop lourd. Lors d’un week-end avec son compagnon, qui parvient à la mettre en confiance, elle se confie enfin, tentant d’exorciser ses vieux démons. Se succèdent alors les tableaux de sa vie, réunissant parfois trois Agnès sur scène : à 12 ans, à 16 ans, et l’Agnès actuelle, adulte avec des peurs d’enfant. Le procédé du flash back est utilisé encore et encore, bien connu, mais pas toujours commode à mettre en place sans les effets spéciaux du cinéma ou les quelques mots d’introduction des romans. Dans un article paru en 1994 dans Le Matricule des Anges, Catherine Anne s’en explique :

Sans le tiraillement entre ces trois Agnès, la schizophrénie théâtrale de ce chœur, je n’aurais pas pu raconter cette histoire-là. Impossible d’aborder un tel sujet dans la linéarité. J’ai beaucoup travaillé le rapport entre l’action et la narration. Comment monter ensemble des morceaux pour qu’ils se donnent de la lumière les uns les autres.

Quatre années durant, le père d’Agnès a abusé d’elle. Sa mère, aveugle ou ne voulant pas voir, n’osait pas divorcer d’un mari violent. Après une fausse couche, Agnès se réfugie chez sa tante, où elle fera la connaissance de Ludovic, patient et discret. Le père, privé de celle qu’il aime comme une femme, tente alors de faire subir le même sort à Françoise, sa fille cadette. Naïve mais dotée d’un tempérament différent de celui de son aînée, l’enfant se rebiffe.

Est-ce qu’Agnès se souvient ? Est-ce qu’elle se souvient bien ? Est-ce qu’elle se souvient de tout ? Agnès dit : « J’aimais mon père. » Et, à son père, elle dit : « Je ne t’aime pas. » Quelle main sur sa bouche l’empêche de parler ? Quelles mains sur ses seins l’empêchent de respirer ? Agnès dit : « Je n’ai pas eu de père, mais un propriétaire. » L’amour est-il si fou ? Est-il si impossible ? Si près du sang ? Agnès dit : « Je me suis tué. » N’est-elle pas une gamine ? Ne doit-elle pas obéir ? Qui ose l’entendre ? Peut-elle échapper au silence ? Agnès dit : « Jamais je ne tomberai amoureuse. » Comment vivre depuis ça ?

Un tel sujet ne permet pas un travail dans l’à peu près au niveau de la représentation. Il faut toucher juste, aller chercher l’émotion tout en gardant une certaine pudeur.

Agnès - Représentation à Couillet (Mai 2005)

Agnès - Représentation à Couillet (Mai 2005)

Les proportions sont importantes à garder, il ne s’agit pas de faire dans le sensationnel, que du contraire. Pousser dans le voyeurisme est le travers à éviter à tout prix, ce qui n’est pas toujours facile. Tous les moyens sont bons pour ne pas en faire trop. Il faut parfois se creuser la tête, ensemble, et c’est bien ce qui crée l’ambiance d’une troupe de théâtre. C’est ainsi que, par exemple, est venue l’idée de représenter une scène de consultation gynécologique on ne peut plus crue en ombres chinoises, les silhouettes et les dialogues étant déjà plus que suffisants.

Représenter un tel texte était une tâche ardue, à ne pas prendre à la légère. Il fallait pouvoir lui faire honneur et garder le ton juste. Nous avons fini par atteindre notre but, non sans peine. Les mouchoirs dans la salle ont été la plus belle des récompenses, en dehors du fait que les difficultés rencontrées et traversées ensemble pour parvenir au résultat escompté, nous ont à tous fait gagner en maturité et en esprit d’équipe. En huit mois, nous avons pris au moins trois ans, voire plus, pour certains.

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