Au sujet des modes verbaux, sachez que…

Enseignement des modes et temps verbaux
« Oublions ça… » : tel est l’un des propos que j’ai tenus dernièrement, m’adressant à un ami. Après réflexion, il me semble que, au-delà de sa dimension communicative, cet énoncé s’avère être une injonction un peu particulière. Il s’y manifeste, bizarrement, comme un désir caché. Aurait-on affaire à une injonction à nuance de souhait ? Tout porte à le penser. Après généralisation et application à d’autres énoncés communément appelés « injonctifs », nous nous apercevons que l’impératif ne marque pas toujours l’injonction simple et pure mais peut également traduire un souhait, à différents degrés sur une échelle de variations.
Cette remarque ne va pas sans poser de problèmes. Si la grammaire normative, brillamment illustrée par Grevisse & Goosse, conçoit un mode impératif sur base de l’expression d’ordre dégagée par ces formes verbales, l’exemple du « Oublions ça… » remet inévitablement cette idée en question. Alors que le souhait fait partie intégrante du mode subjonctif, nous voilà bien embarrassée de le savoir exprimé par l’impératif. Que faire ? De plus, le subjonctif n’est pas exclusivement le mode de l’expression du doute, du souhait, etc. Considérons cet exemple : « Qu’il vienne m’ennuie » (D. Van Raemdonck, 2007). Loin du doute, plus éloigné encore du souhait, « qu’il vienne » dénote l’assurance et la réalité. Or, la réalité n’est-elle pas le propre de l’indicatif ? Nous voilà, une fois encore, coincée, d’autant plus que force est de constater que l’indicatif ne marque pas toujours la réalité : « J’espère qu’il n’oubliera pas ».
Pourtant, l’organisation problématique que nous venons d’exposer est bien ancrée chez la plupart. C’est toutefois ce que l’on nous a inculqué depuis la tendre enfance. Constat troublant. À présent, interrogeons-nous sur le côté judicieux d’enseigner à notre tour la différenciation des modes sur base de ces critères d’injonction, de doute, de réalité, etc., pertinemment fausse. A priori, il semblerait burlesque et inutile d’enseigner un tissu d’erreurs, plus encore en taisant les difficultés que l’on peut y rencontrer.
Avant nous, bien des linguistes se sont aperçus de l’incohérence de la grammaire prescriptive. Voulant contrecarrer cette inpetie, la grammaire descriptive a cherché à mettre en place une organisation plus cohérente, balayant ces étiquettes du doute, de l’ordre, etc. Plusieurs solutions ont été apportées. Marc Wilmet, inspiré par Gustave Guillaume et sa chronogenèse, nous livre une réorganisation pertinente en 3 modes : personnel actuel (indicatif), personnel inactuel (subjonctif), impersonnel inactuel (infinitif et participes), faisant fi de l’impératif, le mode aux formes hybrides de l’indicatif et du subjonctif présent.
À ce stade, la question est de savoir s’il convient d’enseigner ce type de grammaire. Les notions auxquelles fait appel le linguiste, principalement celles d’actuel et d’inactuel, ne sont pas courantes. L’absence de leur familiarité auprès des apprenants risque de compliquer outre mesure l’apprentissage du point grammatical.
À côté de celle-ci, se pose une autre difficulté. Impossible à classer, la forme « sachez » attire tous les regards. La réorganisation proposée reste-t-elle valable dès lors qu’elle ne s’applique pas à tous les éléments ? Le normativiste nous répondrait que non, que ce classement est hurluberlu (alors que ce premier agit exactement de la même manière, multipliant même les exceptions et cas particuliers). Le normativiste se dépêcherait alors de s’en remettre entre les mains du sacrosaint Bon Usage, objet fétiche pour contrer les mauvaises pensées de la grammaire descriptive. Le linguiste, lui, adoptera la seconde position et admettra l’organisation des modes présentée supra. Si « sachez » ne rentre dans aucun des « tiroirs » modaux (cf. Damourette et Pichon), c’est parce qu’il est « exception ». De part sa proximité avec la forme du subjonctif présent « sachiez » (< sapiatis, lat.), « sachez » est peut-être le fruit d’une évolution phonétique. Le net n’apporte pas de réponse : entrez sur le moteur de recherche « étymologie de sachez », Google ne vous dénombrera aucune occurrence pour cette recherche…

Aucune occurrence sur Google
Une autre hypothèse, et nous rejoignons alors l’idée qu’il existerait un mode « impératif », est de considérer la forme latine « sapite », couramment étiquetée « impératif, seconde personne du pluriel ». Cependant, même dans ce cas, nous voyons mal quels changements phonétiques auraient permis l’évolution en « sachez »… Bref, aucune de ces deux voies ne nous apporte d’éclaircissements sur la question ; la forme verbale reste bien étrange…
Ainsi, la classification de la grammaire normative comme celle de la grammaire descriptive ne vont pas sans défauts. Toutes deux posent problèmes, bien que les difficultés soient plus conséquentes pour cette première que pour cette seconde. Il n’est pas négligeable de connaître les deux approches ; elles permettent de nuancer les propos tenus par chacun des deux partis. Cependant, que nous faut-il enseigner aux apprenants FLE ? Si la grammaire du doute, du souhait, etc. est pertinemment fausse, la grammaire de la personne et de l’actualité se montre plus complexe et place en marge la forme verbale « sachez »… Si aucune des deux voies n’est tout à fait satisfaisante, à quelle autre bouée nous rattacher ? Dans l’attente d’une solution, il nous faudra faire preuve de beaucoup d’ingéniosité pour nous sortir, intelligemment, de ce leurre grammatical.

Je partage tout à fait cet avis sur la question.
La banalisation de l’exception dans l’enseignement traditionnel, étonnamment, choque peu et ne conduit pas à la remise en question du système (grammatical, au moins). Humilité du professeur ? Paresse ? Incompétence ?Nous pensons surtout que l’incohérence l’arrange puisqu’elle donne matière facile à cours et interrogation. Aucun complexe à enseigner les verbes irréguliers pendant 80% du temps que l’on consacre à la conjugaison. A quand l’érection de l’exception en règle ? Enfin… là n’est pas la question et ne généralisons certainement pas.
Finalement, cette approche des modes verbaux me parait bien plus claire et facilement assimilable , puisque logique. Dans un premier temps, le métalangage est évitable et l’on peut se satisfaire d’explications schématisées, ce que, à mes yeux, la grammaire traditionnelle ne permet pas. Prescriptive, ce n’est d’ailleurs pas son projet…
Maintenant, comme pour toute réforme de l’enseignement, comment la mettre en place… Une sensibilisation large me semble déjà être une bonne chose. Merci Audrey !
Je rejoins globalement vos propos, mais il me semble que notre rédactrice confond sens en langue et effets pragmatiques de discours. L’impératif est bien une forme d’exprssion de la modalité injonctive, mais, comme pour la modalité interrogative, on peut détourner en discours ce sens pour créer des effets pragmatiques. « Tu peux me passer le sel? » n’est pas vraiment une question, mais un « ordre déguisé ». De même, « oublions » est bien une injonction mais exprimant, par son absurdité, plus un souhait qu’un ordre.
Quant à « sachez », il faut bien reconnaitre qu’il est étrange avec son radical du subjonctif et sa terminaison de l’indicatif… Il serait la seule forme propre à l’impératif en français. Exusterait-il dès lors un mode impératif?
La proposition n’est pas absurde. D’autres langues possèdent un mode propre pour l’injonction (la latin ou le néerlandais par exemple), on notera cependant qu’aucune de ces deux langues n’a de 1ppl à l’impératif.
Il semble dès lors couteux d’envisager un mode impératif en français (une seule forme propre et une 1ppl). Encore faudra-t-il parvenir à expliquer la bizarerie de « sachez ».