Assaut de l’ancienne orthographe en milieu scolaire – suite
Il y a quelques jours, nous avions diffusé un article sur la publication d’un décret ministériel relatif à l’instauration de la nouvelle orthographe en milieu scolaire. Revenons à présent sur le sujet sous la loupe de l’analyse critique.
Pour rappel, depuis la rentrée 2008, quatre ministres* ont fait parvenir aux établissements scolaires une circulaire. Cette dernière invite (entendons par-là »oblige« ) tous les professeurs de français, peu importe le niveau (primaire, secondaire, supérieur) ainsi que les personnes étudiant en vue de se joindre à la profession, à ne plus utiliser qu’exclusivement la nouvelle orthographe. Établie en 1990, nous nous étonnons de voir apparaître une telle requête, 18 ans après seulement. Auraient-ils signé la fin d’une période transit ?
« Cette réforme a été élaborée en France par le Conseil supérieur de la langue française. Elle avait alors reçu l’aval de l’Académie française, comme aussi des organismes linguistiques compétents du Québec, de Suisse et de Belgique, où, dès 1998, elle avait été prônée par les ministres Onkelinx et Ancion. Depuis lors, les nouvelles graphies ont progressivement été prises en compte par la plupart des dictionnaires, et sont intégrées dans plusieurs correcteurs orthographiques de large diffusion, souligne un communiqué commun des quatre ministres. » (Source : RTBFInfo.be, 26/09/2008)
Peut-être… même si cela n’a pas empêché l’auteur de l’article sus-cité à recourir à l’ancienne orthographe. En observant attentivement l’ensemble du billet, nous remarquons deux occurrences, « maître » et « ambiguë », devenues incorrectes si l’on applique la réforme. Il nous faut avouer que nombreuses sont les personnes qui, à ce jour, ne savent plus, pour un mot donné, s’il s’agit de l’ancienne ou de la nouvelle orthographe, les deux ayant coexisté près de vingt ans. Prenons l’exemple du mot « événement ». Est-ce l’ancienne ou la nouvelle orthographe qui recommande une telle transcription ?
De façon plus ciblée, reconnaissons que la grande majorité des enseignants ignore quelles sont toutes les règles revues par la réforme orthographique. Tous en connaissent bien l’une ou l’autre, mais peu seraient prêts à énoncer, avec une rigueur scientifique, leur totalité. C’est pour résoudre ce problème que nos quatre ministres belges ont également conçu à l’attention des enseignants un petit fascicule reprenant les 7 règles principales de la réforme. Rassurez-vous, lecteurs, le surréalisme belge n’est pas mort ; le voilà qui brille, encore une fois, de mille éclats en recommandant d’enseigner une chose que personne (ou alors très peu) ne sait !
Néanmoins, et nous ne pouvions faire l’impasse sur cet aspect, la requête ministérielle part d’une bonne intention. Désireux de faciliter l’accès à l’orthographe, cette « simplification » semblait chose normale et même évidente. Malheureusement, l’analyse des faits nous montre que ce n’est pas réellement le cas. Malgré qu’elle se veuille plus facile, plus cohérente, la réforme orthographique se montre aussi plus sévère. Alors qu’un même mot pouvait avoir deux orthographes différentes anciennement, il a été décidé, pour la plupart d’entre eux, de n’en garder qu’une seule. Ce qui n’était pas faux hier, le devient pourtant aujourd’hui. En rétrécissant ainsi le « champ initial de l’orthographe correcte », nous sommes forcée d’admettre que le but escompté n’est pas pleinement atteint…
* Il s’agit des ministres de la Culture et de l’Audiovisuel Fadila Laanan, de l’Enseignement obligatoire Christian Dupont, de l’Enseignement supérieur Marie-Dominique Simonet et de l’Enseignement de promotion sociale Marc Tarabella.

La révolusion de l’ortograf è déja komansé é èl se propaj rapidman . . . http://www.ortograf.net
Je suis assez étonné de la lecture qui est faite des circulaires en question. Elles n’obligent en rien à un usage exclusif de la nouvelle orthographe. Elles invitent les professeurs à enseigner de manière préférentielle la nouvelle orthographe, la tolérance à l’égard de l’ancienne étant toujours de mise. Il s’agit d’un pas en avant, certes petit, par rapport aux circulaires antérieures, datées de 1998, qui demandaient que ne soient pas comptées comme fautes les manifestations de cette nouvelle orthographe. Je vous invite à vérifier la lettre des circulaires soit via le site http://www.languefrancaise.be, soit via l’adresse suivante : http://www.adm.cfwb.be/index.php?m=doc_view&do_id=2675
À partir de là, et après vérification de votre part, il sera intéressant de discuter de la pertinence de revenir aujourd’hui sur ce débat, ainsi que sur le bien-fondé du fascicule qui sélectionne parmi les rectifications 7 règles qui ont semblé suffisamment générales pour être assimilables. Contrairement à ce que vous dites, ce ne sont pas les ministères qui ont rédigé cette brochure, mais le Conseil de la Langue lui-même. J’ai moi-même participé à sa rédaction. La tâche ne fut pas particulièrement aisée, car le document officiel de 1990 ne donne pas de règle à proprement parler.
Merci de votre intervention sur Commune Langue.
Une coquille s’est effectivement glissée dans le présent article ou plutôt devrions-nous dire une maladresse dans la tournure phrastique. Ce ne sont évidemment pas les ministres cités qui sont à l’origine du petit fascicule mais bien le Conseil de la langue française et de la politique linguistique ; c’est cependant par leur intermédiaire que les brochures ont franchi les portes des établissements scolaires. Errare humanum est.
Nous avions déjà pu lire le communiqué sur le site de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, mais non les compléments apportés sur celui de languefrancaise.be. Ce dernier permet sans doute de nuancer notre propos établi sur la base exclusive de : la circulaire ministérielle, la brochure comprenant les 7 règles et les articles de la RTBF et du Soir.
L’idée d’exhortation nous fut donnée par le communiqué lui-même titré « Recommandations […] », terme dont l’une des acceptions sémantiques est celle d’ordre. Or, plus bas dans le même avis, nous lisons : « Les professeurs de français de tous niveaux sont invités à enseigner prioritairement, voire exclusivement, les graphies rénovées qui y sont reprises ». Cette phrase fait écho à ce qui figure dans l’avis sur les rectifications orthographiques du Conseil de la langue française et de la politique linguistique (téléchargeable à la première adresse que vous mentionnez). Bien que le ton employé procède également du genre du document, vous concèderez que l’injonction est l’une des lectures possibles du communiqué officiel.
Quant au fascicule comprenant les sept règles, je ne doute pas de l’ampleur de la tâche comme je ne remets pas en question sa bonne intention. Comme sous-entendu dans le billet, c’est davantage la réforme orthographique que je questionne. Elle cherche à faciliter l’apprentissage de l’orthographe française en la rendant plus cohérente. Malheureusement, lorsqu’on parcourt le texte de la réforme, force est de constater qu’elle est parfois un non-sens. Pourquoi ôter l’accent circonflexe sur les « u » (aout) et « i » (maitre) de certains mots tandis qu’on ne le sacrifie pas sur le « a » (château) ou le « e » (tête). De plus, cette omission ne va pas sans accroître la difficulté puisque l’accent subsiste dans quelques termes qui pourraient prêter à confusion (mais que le contexte ou le cotexte permettent très souvent de désambiguïser) ! Où se situe la facilité dans « à coup sûr » et « sur le coup » ? La simplification ne serait-elle pas, justement, d’ôter tous les accents circonflexes comme je l’ai suggéré dans un précédent article ? (cf. Zéro faute en ortograf : http://www.communelangue.com/2008/06/15/zero-faute-en-ortograf/). L’on peut penser que la réforme connaîtrait un plus grand succès si elle était parfaitement homogène…
Je m’interroge donc sur la pertinence de cette réforme orthographique, peu cohérente sur certains points ; d’autres règles, en revanche, paraissent beaucoup plus judicieuses et j’accueille notamment à bras ouverts celle sur le pluriel des noms composés.
Je suis aussi étonnée de certaines tournures que prend la réforme explicitée sur le site http://www.languefrancaise.be.
Comme Audrey, je reste dubitative sur l’intérêt d’enlever l’accent circonflexe uniquement sur le « i » et le « u » mais, outre cela, je ne vois pas l’intérêt d’apporter des changement si on garde des exceptions. Notons, par exemple, les doubles « l » et les doubles « t » qui disparaissent SAUF dans « appeler » et « jeter » ou la terminaison « olle » devenant « ole » SAUF pour « colle, molle, folle »…
Mais ce qui me laisse vraiment perplexe est la disparition des tirets dans certains mots composés alors que dans d’autres ce n’est pas le cas. Où est l’intérêt d’avoir des mots composés avec tiret et sans tiret ? Soit on soude tous les mots composés, soit on met des tirets entre les deux mots partout… Non?
Je ne prétend pas avoir une logique orthographique et grammaticale pertinente mais cela dépasse en tout cas mon entendement.
D’autres mots me semblent bizarres, voire perdant leur « intégrité », mais cela n’est qu’un effet de mon purisme sibyllin né d’une volonté d’écrire « correctement » et fait en réalité d’habitudes de lecture (ou scolaires). Celui-là, je n’ai qu’à réprimer et, avec le temps (va, tout s’en va…), je m’y habituerais sans trop de difficulté.
D’autres encore me ravissent comme le pluriel des noms composés, un vrai bonheur!
Merci, Carole.
C’est vrai que nous sommes nombreux à être attachés à l’ancienne orthographe française d’une manière ou d’une autre. Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous un peu puristes dans notre for intérieur dès l’instant où l’on maîtrise plus ou moins correctement l’orthographe. Pourtant, diverses expériences m’exhortent faire preuve de tolérance.
J’ai eu l’opportunité d’accompagner des apprenants FLE dans une tâche d’écriture. Dans la production de l’un d’eux, j’ai pu lire le mot « sientifique ». À la corbeille, le « c » ! Je rectifie son erreur tandis que je remarque sa mine complètement désappointée… Comment lui expliquer rationnellement qu’il faille mettre un « c » après le « s » sans faire appel à de grands discours étymologiques dont il n’a que faire ? En guise de réponse, je lui offre donc un savoureux délice normatif :
- C’est comme ça, il faut le savoir.
- …
Et d’ajouter :
- Ne t’en fais pas, c’est l’une des bizarreries du français.
Enfin il sourit.
Ces petites expériences interrogent inéluctablement sur la nécessité de maintenir figée l’orthographe de certains termes, envers et contre tout. Une réforme serait la bienvenue pour beaucoup d’apprenants, FLE comme FLM. Bien sûr, je n’espère pas un changement radical ni irréfléchi, seulement cohérent et logique. Il s’agirait plutôt d’une réforme au sens propre du terme, tel que le définit le TLFi, c’est-à-dire une « modification effectuée dans un but d’amélioration ».
J’en reviens alors à la réforme orthographique de 1990 qui, selon moi, n’atteint pas le but escompté. Il serait sans doute plus approprié de parler d’une « tentative de réforme » au lieu d’une « réforme » tout court, pour ces raisons détaillées supra. Néanmoins, j’admets tout à fait qu’on puisse ne pas partager la même opinion, richesse de toute discussion.
Le texte de la circulaire ministérielle contenait au départ une erreur, qui a été corrigée par la suite. Dans la phrase « Les professeurs de français de tous niveaux sont invités à enseigner prioritairement, voire exclusivement, les graphies rénovées qui y sont reprises », on a supprimé l’alternative. Il ne reste plus qu’une invitation à enseigner prioritairement. La liberté de choix entre les deux aurait introduit le doute et l’incompréhension dans le chef des enseignants.
Pour ce qui est de la valeur des rectifications de 1990, je partage une partie de vos insatisfactions, vous le savez bien, mais pas forcément pour les mêmes raisons, vous le savez aussi. La logique linguistique n’a visiblement pas pu être gardée jusqu’au bout dans le texte officiel de l’époque. Il n’en reste pas moins que le principe d’une réforme doit être acquis, qui doit nous permettre de continuer le chemin entamé, vers plus de cohérence d’un système qui n’en est pas pour autant dépourvu (pour au moins 85 %). Des corrections doivent donc être apportées aux 15 % d’instabilité. Le Conseil de la Langue actuel planche sur des avancées, également en matière d’orthographe grammaticale, mais rien ne pourra se faire sans les autres délégations de la francophonie, notamment les françaises et les québécoises, qui sont moins enclines à bouger. Quoi qu’il en soit, ces rectifications doivent être considérées comme un pas en avant et une invitation à penser plus loin, plutôt que comme, l’insatisfaction aidant, une raison pour revenir en arrière et entériner une paralysie mentale, contraire à l’évolution de la langue et de l’usage.
Quant à la brochure du Conseil, elle est le fruit de la recherche des rectifications les plus généralisables. C’est la raison pour laquelle nous avons retenu 7 points seulement. Mais même pour ces points, nous nous sommes arraché les cheveux afin de percer le mystère des rectifications. Cela nous incite d’autant plus à exiger que des changements visant à encore plus de cohérence soit mis à l’ordre du jour.
« Quoi qu’il en soit, ces rectifications doivent être considérées comme un pas en avant et une invitation à penser plus loin, plutôt que comme, l’insatisfaction aidant, une raison pour revenir en arrière et entériner une paralysie mentale, contraire à l’évolution de la langue et de l’usage. »
A ce niveau-là, je suis entièrement d’accord avec vous!
(Mon commentaire n’apporte, certes, pas de quoi alimenter le débat mais j’avais une furieuse envie d’exprimer mon adhésion à cette pensée!)
Tout d’abord, je vous prie de m’excuser de cette réponse tardive.
Ensuite, merci à chacun de nourrir davantage cette réflexion commune.
La modification à laquelle vous faites allusion, M. Van Raemdonck, explique en effet la lecture que j’en ai donné. C’est bien sur base de l’ancienne version du communiqué officiel que j’ai rédigé à la fois l’article et le commentaire. La version dont je dispose date du 27 septembre, j’ignorais que le propos interpellant avait été ôté entretemps.
Aussi, avec le recul, je m’interroge sur la pertinence de vouloir redonner vie à une réforme qui n’a pas fait l’unanimité sans s’en prendre aux racines mêmes du mal. Peut-être – mais je ne pense pas avoir la compétence requise pour répondre à ce genre de questions – qu’une phase de conscientisation collective et constructive serait un préliminaire indispensable à l’acceptation de la nouvelle orthographe… Les arguments, qu’ils soient avancés par les défenseurs de l’ancienne ou de la nouvelle orthographe, ne manquent pas. Mais se répondent-ils vraiment ? N’est-on pas en droit d’imaginer que les motifs évoqués par les pro-réformistes gagneraient à être explicités ? La société (plus particulièrement les enseignants, ceux par qui passent la transmission des savoirs), telle qu’elle est aujourd’hui, ne changera probablement pas d’avis sur simple invitation. En revanche, si on lui explique de façon claire les raisons qui font de la réforme orthographique une nécessité, elle serait sans doute plus encline à l’accepter voire à la diffuser, non ?
Pour revenir à la qestion de l’ortografe, il me senble q’une propozision comme çèlle du mouvemen Ortograf (www.ortograf.net) rézou lè viçe profon de l’ortograf françèz é va trè loin dan la sinplificaçion, tou-t en pèrmètan dè référençe étymolojic é historic (voir lè tolérençe provizoir).
L’écriture selon la norme Ortograf senble étranje de prime abor mè demeur pluto façile à lire.
De plu, lè qestion dè-z homonyme é dè-z acçen réjiono y son trètté.
[...] distribuée à la rentrée sur le sol belge, en revanche, ne cesse de faire parler d’elle ; nous l’avions nous-mêmes questionnée. Chemin faisant, notre réflexion a muri, pour finalement oser prendre part à ce vaste débat et [...]