Loger le diable dans sa bourse

Une des représentations du diable au Moyen Age
Le sens de l’expression Loger le diable dans sa bourse ou, plus simplement, avoir le diable dans sa bourse, semble plus obscur que les fois précédentes au vu des résultats obtenus. La réponse que nous attendions est, en effet, celle qui a recueilli le moins de votes, soit « être dépourvu d’argent » (source : TLFi).
Certains prétendent rattacher cette expression à l’épigramme de Saint Gelais. Poète, il mit en scène l’anecdote suivante :
Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout te monde.
Si n’y eust nul, tant fust-il empesché,
Qui ne courust pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde,
Il leur déploye et leur dit : Gens de bien,
Ouvrez vos yeux, voyez, y a-t-il rien ?
- Non, dit quelqu’un des plus près regardans
- Et c’est, dit-il, le diable ; oyez-vous bien
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans ?(Cité dans : QUITARD Pierre-Marie, Dictionnaire étymologique, historique, et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française,…, Paris, P. Bertrand, 1842, pp.309-310)

Pièce de monnaie du Moyen Age
Tous les étymologistes ne s’accordent cependant pas sur cette origine. La majorité d’entre eux préfèrent rallier l’expression à une coutume plus ancienne. Revenons donc quelques siècles en arrière, à cette époque où les gens se baladaient encore une « bourse » en poche ou avec une escarcelle. Ces objets, dans lesquels l’on rassemblait ses pièces de monnaie, étaient pour la plupart fabriqués en tissu ou en cuir. Les écus qu’ils abritaient avaient cette particularité d’être frappés d’une croix sur leur côté face. Par conséquent, il semblait tout bonnement impossible au diable de venir s’y loger, repoussé par le sacrosaint objet. En revanche, les plus démunis ne pouvaient compter sur cette sécurité. Leur bourse à découvert se présentait comme une voie facile d’accès pour le diable, ce maléfique personnage.
Cette explication se justifie par un vieux proverbe fort original que voici : Le plus odieux de tous les diables est celui qui danse dans la poche quand il n ya pas la moindre pièce marquée du figne de la croix pour l’en chasser.
(QUITARD Pierre-Marie, Dictionnaire étymologique, historique, et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française,…, Paris, P. Bertrand, 1842, p.310)
Malgré ses faibles occurrences dans les ouvrages littéraires, le diable n’a pas réussi à se loger dans nos recherches puisque nous avons pu mettre la main sur plusieurs extraits littéraires comportant l’adage. Jean de La Fontaine, par exemple, fut l’un des premiers à mettre en scène l’expression. Dans la fable Le trésor et les deux hommes, il écrit :
Un Homme n’ayant plus ni crédit, ni ressource,
Et logeant le Diable en sa bourse,
C’est-à-dire, n’y logeant rien,
S’imagina qu’il ferait bien
De se pendre, et finir lui-même sa misère,
Puisque aussi bien sans lui la faim le viendrait faire,
Genre de mort qui ne duit pas
A gens peu curieux de goûter le trépas. […](LA FONTAINE, J. de, « Le trésor et les deux hommes », Fables, Livre IX)
Nous relevons aussi l’adage dans un extrait de la Correspondance de Voltaire. Dans une lettre de 1770 adressée à Mecenas-Atticus, duc de Choiseul, voici ce que nous pouvons lire :
Je sais que mon serviteur, chargé de la bourse commune, loge le diable dans sa bourse, c’est-à-dire rien, et qu’il ne pourra donner cent mille sicles pour bâtir des maisons.
(CARITAT CONCORCET, Jean-Antoine-Nicolas de, Œuvres complètes de Voltaire, avec des notes et une notice sur la vie de Voltaire, Firmin-Didot Frères, rééd. 1843, vol.13, p.40, cop. ex. Université d’Oxford).
Citons encore un fragment de la Correspondance d’Hippolyte Rigault, rassemblée par Saint-Marc Girardin :
Ce serait lui faire injure. Songez que le pauvre homme loge le diable dans sa bourse et que ces lettres qui ressemblent à un livre de recettes et de dépenses, de dépenses surtout, il les écrit à son propriétaire, qui est en même temps son banquier. Il faut bien lui rendre des comptes.
(Saint-Marc GIRARDIN, « D’une idée moderne sur l’art et les artistes. – Mozart : vie d’un artiste chrétien au XVIIIe siècle », Œuvres complètes d’Hippolyte Rigault, L. Hachette, 1859, p.489)
Retenons enfin ces quelques lignes puisées dans Un début dans la vie d’Honoré de Balzac :
Fanny-Beaupré s’était levée, et le jeune clerc, [...] n’osa pas se retirer en disant que sa bourse logeait le diable (BALZAC, H. de, Un début dans la vie).
Somme toute, le sens de loger le diable dans sa bourse paraît unanime. Pas un des auteurs repris supra ne semble aller à l’encontre de la signification qu’en donne le TLFi, à savoir être sans le sous.
