Il.

La motivation baisse mais, chaque matin, il se lève, parfois par dépit. Il déjeune, se prépare et, les jours de chance, il s’en va sur les chemins bienheureux de la scolarité. Malheureusement pour lui, ces jours se font de plus en plus rares. La lueur tend progressivement à s’estomper, il baignera alors dans la plus funeste des pénombres s’il ne trouve pas d’autres sources de luminosité avant la fin de son parcours scolaire. Car, malgré les racontars, l’école, il l’aime bien. Il la chérit même, s’y rend avec gaieté. Toujours comblé d’apprendre, c’est l’ennui qu’il redoute. Parce qu’un cours se compose de plusieurs élèves, qu’un cours doit parfois freiner son rythme. Alors il s’ennuie. Parfois, il ne dit rien mais se contente d’écouter. Il ne met pas son cerveau sur mode ‘pause’ pour autant. Il va plus loin, cherche, complexifie les données du problème, y ajoute de nouvelles contraintes. Les pourquoi ne cessent jamais d’envahir ses neurones. Par moment, ses questions lui brûlent les lèvres : oserait-il lever son doigt ? Son éducation l’en empêche. Sa crainte, constante, de déranger l’exhorte à se faire petit. À lui de supporter l’agitation calorifique de ses neurones. Facile à dire, beaucoup moins à mettre en œuvre, surtout en bas-âge. Avec le temps, il apprend à se résilier ou, du moins, à refreiner ses envies. Les interrogations qui le torturent se transforment petit à petit en énoncés gribouillés sur une feuille de cours, au crayon de préférence, pour pouvoir gommer, au cas où. Il cherchera la réponse plus tard, à son retour chez lui. D’autres fois, en revanche, il ne parvient à contenir son envie ; il interroge alors le professeur, au grand dam de ses condisciples. La réponse obtenue, il se replonge dans un silence sans pareil. Il ne dit plus rien mais laisse l’enseignant parler. Il cogite la réplique du maître, obtenue par manquement à l’ordre, se triture les méninges, fait travailler sa matière grise plutôt. Au fond de lui, il est satisfait : il réfléchit.

Le temps passant n’a pas modifié la donne : ses interrogations subsistent, plus encore qu’auparavant. Les questions posées se font de plus en plus épineuses et demeurent souvent sans réponse. Pourtant, rien ne peut les abolir, semblerait-il. Les périodes de cours se font de plus en plus rares, laissant la voie libre à tout voyage vertigineux dans ce qu’on appelle l’esprit. Il s’y perd parfois, même. Mais il s’efforce de revenir à la surface régulièrement. Mentale comme physique, l’apnée est source de risques si l’on s’y exerce trop longtemps. Ce besoin irrépressible lui procure satisfaction comme il le torture à la fois. Il ne parvient à vivre sans, à défaut de quoi il s’ennuie. En cela, la disparition des cours l’affecte profondément : quelle matière nourrira ses pensées à l’avenir ? Déjà maintenant, il survient des instants où il ne trouve plus de nourriture pour combler son absence de satiété spirituelle. Alors… il s’ennuie puis en vient à remâcher des sujets qu’il a déjà traités, dix fois, cent fois, mille fois, creusant toujours plus profond. Les autres ne le comprennent pas, le prennent pour un fou. Il s’en attriste. Il rêve de partager ses découvertes quotidiennes, mais il n’a personne avec qui en discuter. Victime de ses pensées, il s’isole, chaque jour un peu plus, du reste du monde… Le précoce.

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