Passer sous les fourches caudines

Passer sous les fourches caudines (illustration du site de M. de Fouchécour)
Comme la grande majorité d’entre vous l’avez répondu, »passer sous les fourches caudines » signifie »subir des conditions dures ou humiliantes imposées par une personne ou une situation » (source : TLFi). Il s’agissait donc de la réponse »être profondément humilié ».
Pour connaître l’origine de cette expression, il nous faut remonter au IVe siècle avant J.-C., à l’époque de la seconde guerre Samnite. Alors que les Samnites luttent contre les Romains qui tentent de s’emparer de la cité de Naples (Paleopolis), vaincus, les Samnites optent pour une paix que Rome leur refuse. L’objection romaine est sans appel ; la colère monte du côté des Samnites qui se promettent alors la mort ou la vengeance. Comme nous le lisons dans le livre IX, 1-2 des Histoires naturelles de Tite-Live – possibilité d’en lire une traduction française sur le site de l’UCL -, les Samnites choisissent finalement la voie de la vengeance. Ils reprennent les armes, élisent un nouveau général, Cavius Pontius, et se mettent en route, un stratagème en tête. Nous sommes alors en -321. Après avoir dressé le camp non loin de l’endroit où se tiennent les consuls romains, les Samnites envoient dix soldats travestis en bergers en vue de propager une fausse rumeur qui ne tardent à parvenir aux oreilles des Romains. Ébranlés par la nouvelle, ces derniers se mettent en route avec pour objectif porter secours à leurs alliés lucériens, objets de la rumeur. Ils ignoraient alors que leur crédulité allait entraîner leur perte…
« (6) Deux chemins conduisaient à Lucérie: l’un, facile et ouvert, qui longeait les côtes de la mer Supérieure, plus long à la vérité, mais plus sûr ; (7) l’autre, plus court, à travers les Fourches Caudines. Or, voici quelle est la nature du lieu. Là, sont deux défilés profonds, étroits et couverts de bois, lesquels se trouvent unis par une chaîne de montagnes qui règne autour. Entre ces défilés existe, enfermée au milieu, une petite plaine assez unie, couverte d’herbes et d’eau, à travers laquelle on passe. » (Tite-Live, Histoires naturelles, Livre IX, 2, 6-7, trad. de l’UCL).

Vallée des fourches caudines
Étant donné l’urgence de la situation, les Romains retiennent la seconde proposition. Ils pénètrent dans les bois et s’avancent jusqu’au second défilé tandis que les Samnites s’empressent de les encercler. Sous les railleries de leurs opposants, les Romains s’empressent de se tirer de ce mauvais pas. Ce fut peine perdue. Capitulant, les 40.000 Romains durent passer, courbés en signe de soumission et les mains liées dans le dos, sous le joug des Samnites formé de lances .
« C’est en souvenir du lieu où les Romains éprouvèrent cet affront qu’on a dit que les Samnites les avaient fait passer sous les Fourches caudines et que l’expression a pris place dans la langue pour caractériser toute concession onéreuse ou humiliante arrachée au vaincu. » (Charles Rozan, Petites ignorances de la conversation, 1857, pp.166-167).
L’expression ne s’est pas perdue, elle circule encore à ce jour. Nous la trouvons sous la plume de bon nombre de grands auteurs français, anciens et moins anciens. Voici quelques-unes des occurrences que nous avons relevées :
« Si l’opposition recule, elle s’anéantit, déshonore son nom, perd son autorité morale dans le pays. Elle passe sous les fourches caudines du ministère. » (Alphonse de Lamartine, Histoire de la révolution de 1848, [s.l.], Brockhaus & Avenarius, 1849, p.53, num. 2006).
« - Monsieur, votre susceptibilité nationale vous honore, mais elle est excessive. Toutes les nations ont leurs trophées ; nous avons tous été, à notre tour, vainqueurs et vaincus. Chaque pays a la plus brave armée du monde ; chaque capitale montre avec orgueil plusieurs arcs de triomphe, qui attestent qu’un voisin a passe sous les fourches caudines, comme Pontius. Imitez Pontius, il ne s est jamais évanoui dans le Samnium. » (Alexandre Dumas, Le Mone-Cristo, E. Brière, 1857, p.157, num. 2007)
« L’habitude des guerres avait ensauvagé les mœurs et le désordre envahissait toutes les branches de l’administration. Ce grand XVI siècle si fécond en idées et en hommes était menacé à son issue d’être comme étranglé de perdre tout honneur et toute grandeur et de passer sous les fourches caudines de Philippe II. » (Charles Augustin Sainte-Beuve, Causeries du lundi, Garnier frères, 1858, num. 2008)
« Je sais que le parti socialiste réclame sa tête à cor et à cri […]. Mais je pense que nous n’en somme pas encore réduits à passer sous les fourches caudines de MM. Gérault-Richard et consorts. » (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, t.II, p.245, cité dans Grevisse-Goosse, Le bon Usage, 13e éd., 1993, p.294)

C’est amusant, je n’avais jamais rencontré cette expression et voilà que je tombe dessus en lisant les « Illusions perdues » de Balzac !
« A deux heures le lendemain, l’actrice et son amant étaient habillés et en présence, comme si le poète fût venu faire une visite à sa protégée. Coralie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien ; elle lui avait envoyé chercher douze belles chemises, douze cravates, douze mouchoirs chez Colliau, une douzaine de gants dans une boîte de cèdre. Quand elle entendit le bruit d’une voiture à sa porte, elle se précipita vers la fenêtre avec Lucien. Tous deux virent Camusot descendant d’un coupé magnifique.
— Je ne croyais pas, dit-elle, qu’on pût haïr tant un homme et le luxe…
— Je suis trop pauvre pour consentir à ce que vous vous ruiniez, dit Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines. »