Et après.
Comme tout n’allait toujours pas mieux, je me suis assise dans un coin de ma chambre, et j’ai regardé la lumière blafarde qui s’échappait de la fenêtre. Mon ouverture sur le monde, parait-il. Il y a dans cet instant comme l’annonce de la fin, de ma fin, avec un joli parfum de fiel, bien que, techniquement, je doute que le fiel soit matérialisé au point d’avoir une odeur et pour autant que cela soit possible, je doute qu’elle soit jolie. J’avais laissé mon vague à l’âme derrière moi et je me suis levée, enjambant les amoncellements divers en travers de mon chemin – je devrais vraiment penser à foutre le feu à tout ça ce soir. Et c’est à cet instant précis que j’ai décidé de sortir de chez moi. Une bonne fois pour toute. Et advienne que pourra – mais je savais que la seule chose qui pourrait en réalité m’arriver serait qu’à peine au dehors, je retourne chez moi au plus vite, glacée de terreur et d’effroi à la vue de ces bestioles. Soit. Détachement total, on avance, et puis ils. Pas de fin, je sais, pourquoi ? C’est comme ça. Je fais face à cette horrible porte brunâtre – c’est fou comme le terme brunâtre possède cette connotation perfide, presque malsaine, alors que si je vous avais dis que la porte était brune, cela ne vous aurait certainement pas faire penser que je haïssais cette porte à ce point. Bref, j’ai ouvert ladite porte brune ou brunâtre – cher lecteur, je vous laisse le choix – et je me suis décidée à sortir de mon trou, car il faut bien avouer que l’endroit où je vis n’est guère reluisant, vous m’excusez du peu. Jamais – je dis bien, JAMAIS – je n’avais vu de spectacle pareil. Ils étaient là, presque semblables à moi-même, dégoût suprême, grouillant en une masse informe, grise, molle, et infinie. Tout autour de moi. C’était une scène incroyable, presque impossible. Je n’ai pas bougé. Immobile, je contemplais ces êtres infâmes. On aurait dit qu’ils ne pensaient pas, suivant un itinéraire déjà tracé. Ils s’entassaient dans ces espaces contigus avec empressement, se heurtant – se collant – les uns aux autres, attendant je ne sais quoi, leurs chairs poisseuses s’enchevêtrant dans un tas grotesque, amas grouillant au pied des tours de verre, souillant le Monde à chacun de leurs gestes. Je me décidai finalement à avancer à travers cette marée vrombissante, essayant tant bien que mal d’éviter tout contact avec ces créatures des bas-fonds. Je détournai mon regard de leurs orbites torves, hagardes, image de leur propre déchéance. Ils avaient édifié leur univers en mettant le monde à mal, construisant pas à pas leur fourmilière, trace gigantesque de leur ruine à venir. Partout où mes yeux se posant, ce n’était que désolation, cachée sous les artifices du clinquant. J’en étais à me dire que le jour viendra où il s’entre dévoreront pour assouvir cette soif de renouveau lorsque ma jambe fut heurtée par l’un d’entre eux. Je levai les yeux rapidement vers le responsable de cet effleurement visqueux avec un air dégoûté, et je lu dans son regard une certaine satisfaction. N’en pouvant plus, je me mis à hurler, lui intimant de me laisser tranquille, il n’avait pas le droit de s’aventurer ici. Ici, c’était chez moi. A croire que le spectacle de ma fureur était divertissant, tous s’entassaient derrière les barrières, longeant ce que j’aurais autrefois appelé une route ; à distante raisonnable néanmoins, sage décision s’il me venait l’envie de leur balancer à peu près tout ce que j’avais à portée de main – et j’en étais capable, croyez-moi. Le cercle grisâtre qu’ils formaient s’élargit quelque peu, juste l’espace qu’il me fallait pour me jeter sur eux avec un eu de recul. Le troupeau infâme finit par se disperser, et je repris la route tant bien que mal – me demandant si tout compte fait, c’était une bonne idée d’être sortie de l’Abri, parce que quand même, il arrive un moment où l’on est en droit de se poser des questions et de douter sérieusement de ses décisions prises sous prozac. Je m’encourrai vers ce qui fut sans doute une gare et qui se résume à présent à un enchevêtrement de poutres en fer et de plexiglas, face défigurée des temps meilleur. Seule la façade originelle subsistait, rappel des jours glorieux de notre passé, arborant fièrement une horloge qui ne sonnait plus depuis longtemps. Je montai les nombreuses marches qui traversaient le bâtiment, me retrouvant devant des arbres de fer, acérés, vifs. Morts, Une part de moi-même l’était également, et je me retrouvai vite face contre terre, versant des larmes de rage – il me semble que j’ai déjà évoqué mes rapport intimes avec ce genre de comportement haineux. Mais très vite, je crus entendre un murmure léger se muer en plainte muette, comme une évocation nouvelle de mon calvaire sans fin, et je me rendis vite compte que ce n’était là qu’une évocation manifeste de ma paranoïa. Pas ici. Je me retrouvais à genoux, hurlant, pleurant, serrant les dents d’horreur, de colère, et d’impuissance, surtout. A l’aide. Personne. Sauf… comment disait-il, encore ? Ah oui. « Le silence déraisonnable du monde. » Avouez que la situation s’y prête bien. Après avoir passé un moment accroupie, je me décidai à me relever et je rebroussai chemin. A peine les marches descendues, je leur refis face. Je soutins leur regard – chose suffisamment rare pour être mentionnée – sans mot dire, et sans maudire ce qui nous avait amenés à cette situation délirante. Je le regardai longuement, n’omettant aucun repli de leurs chairs. Je sentais le malaise s’installer. J’avais le dessus. Je les mettais mal à l’aise. Mon oeil scrutateur ayant fini sa besogne, je m’assis en face d’eux, et les observai lentement.
Les être humains sont les créatures les plus abjectes qui soient.
