Europeana et la numérisation du patrimoine culturel
J’ai eu l’occasion d’assister, les 27 et 28 novembre à un séminaire, organisé par le Ministère de la Culture français, au Musée du Quai Branly (sous la Tour Eiffel), intitulé « Numérisation du patrimoine culturel ». La rencontre avait également un goût européen vu l’implication de la France dans le débat sur la numérisation pendant sa gouvernance et l’orientation qu’elle a choisie, dans ce sens, pour l’Union. Nous verrons plus avant que c’est d’ailleurs elle qui a mené la marche dans un projet comme « Europeana » (lancement le 20 novembre 2008), dont elle fournit 52% du contenu total.
Affordance.info ironise sur le choix du logo qui n’est pas sans rappeler le GOO de GOOGLE…
Les conférences ne traitaient pas uniquement de la numérisation des livres mais aussi des collections de musées (voire des musées eux-mêmes), de la musique, de l’image, de la vidéo,… et dans des perspectives diverses : accessibilité, éducation, recherche, gestion, etc.
Les intervenants de la séance d’ouverture n’ont pas manqué de revenir sur le lancement du portail européen de la culture « Europeana ». Pour ceux qui l’ignorent, s’il y en a, l’ouverture publique du site, le 20 novembre, s’est soldée par un afflux massif de visiteurs ayant entraîné une surcharge pour les serveurs hôtes. Le secrétaire général du ministère de Madame Albanel (qui n’a pas pu être présente pour des contraintes d’agenda, blablabla) a avancé le chiffre de 13 millions de visiteurs par heure à son lancement. Cela semble énorme… Peut-être s’agit-il plutôt de requêtes, sachant que l’affichage de chaque page envoie autant de requêtes qu’il n’y a d’éléments sur celle-ci. Le chiffre n’en reste pas moins considérable et bien plus élevé qu’escompté (5 millions, précise Horst Forster, de la Commission Européenne). Voici un extrait de la définition du projet (2006) :
(9) Un point d’accès multilingue commun permettrait de rechercher, en ligne, dans le patrimoine culturel numérique diffus — c’est-à-dire détenu par différents organismes à différents endroits — de l’Europe. Un tel point d’accès augmenterait la visibilité de ce patrimoine et en soulignerait les caractéristiques communes. Le point d’accès doit reposer sur les initiatives existantes comme TEL (The European Library), au sein de laquelle des bibliothèques européennes collaborent déjà. Il doit, si possible, associer étroitement les titulaires privés de droits sur le matériel culturel et toutes les parties intéressées. Il faut encourager les États membres et les institutions culturelles à prendre le ferme engagement d’aboutir à un tel point d’accès. (« Recommandation de la Commission sur la numérisation et l’accessibilité en ligne du matériel culturel et la conservation numérique », 24 Août 2006, 2006/585/CE)
Rappelons peut-être, en quelques mots ou chiffres, ce qu’est Europeana. Europeana, c’est donc :
- Un portail transculturel européen où documents textuels, sonores et (audio)visuels se partagent les résultats de recherche et s’appellent l’un l’autre. L’exemple donné fut celui de Mozart. Une recherche de ce terme affiche des extraits sonores, des représentations de l’individu, des lettres issues de l’une ou l’autre de ses correspondances, etc. le tout filtrable et « affinable » à loisir.
- Un projet accepté à 481 voix sur 510 (cf. Marie-Hélène Descamps, députée au Parlement Européen).
- Le multilinguisme à tout prix : le portail est accessible dans les 21 langues européennes officielle. Il ne s’agit pas seulement de l’interface du site mais bien d’un champ de recherche intelligent qui…
- Un retour en ligne prévu avant Noël (j’ai cru entendre le 12 décembre mais… rien de certain).
- Des partenariats publics et privés et donc….
- …l’inclusion (ultérieure) de documents récents et/ou protégés par le droit d’auteur. Europeana envisage trois pistes de travail dans ce sens (cf. H. Forster) : établir des partenariats avec des éditeurs ; rendre accessible ce qui n’est plus disponible en format papier ; poursuivre le questionnement et la législation relatifs aux œuvres « orphelines ».
- L’ouverture à tout contenu relatif au patrimoine européen quand bien même celui-ci se trouverait hors du continent.
- La garantie que tout ce qui appartient au domaine public y restera (l’on devine les craintes liées au projet Google Books, entreprise privée, certes philanthropique, mais s’arrogeant néanmoins l’exclusivité de l’exploitation commerciale des fichiers numérisés sur une durée de 15 ans après la date de fin du contrat du projet de numérisation, cf. Bibliothèque Municipale de Lyon).
- La réflexion sur/le besoin d’un modèle économique.
- 150 membres : musées, archives,…
- Tous les pays de l’Union Européenne représentés.
- 3 millions d’objets accessibles dès la réouverture du site. La France participe a raison de 52% (cf. la politique nationale ayant encouragé la numérisation massive auprès d’institutions comme la BNF et Gallica 2 (que nous évoquerons dans un prochain article), et l’INA). 10 millions sont prévus pour 2010.
- Aucun contenu hébergé mais l’indexation de celui des partenaires.
- Un projet financé jusqu’en 2011. Ensuite, il devrait s’agir d’un financement auquel participent Commission and Member States / Agency or Grant Operation (cf. Elisabeth Niggemann).
Patrick Bazin, le directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon est revenu sur le partenariat qui a été établi avec Google pour la numérisation de 500.000 livres anciens. Après un appel d’offre (lancé en 2007) dans l’optique d’une numérisation massive de collections anciennes, c’est Google qui y a été le plus favorable et l’accord a été conclu le 11 juillet 2008. Ces 500.000 livres sont loin de représenter tout le patrimoine imprimé dont dispose la bibliothèque (2.7 millions de documents dont 1.3 million de livres). Il est intéressant de noter que l’entreprise californienne ne sélectionne pas les livres ; elle pose, en l’occurence, pour seules conditions qu’ils soient libres de droits et antérieurs au XXe siècle. La numérisation (manuelle pour tourner les pages) devrait s’étendre sur dix ans maximum.
En échange de sa prestation gratuite, Google bénéficie, temporairement, d’une exclusivité d’exploitation commerciale des fichiers (P. Bazin)
Google se réserve les droits exclusifs d’une exploitation commerciale des fichiers sur une durée de 15 ans après la date de fin du contrat (de 10 ans, donc). Nous n’en savons pas davantage sur la nature des cette « exploitation commerciale » dont il est question et c’est bien cela qui dérange. Nous imaginons qu’il pourrait s’agir, par exemple, de partenariats avec des librairies en ligne qui permettrait d’imprimer les documents ou de les exploiter d’une nouvelle manière… Le gros point négatif est, précisément, ce passage du domaine public au domaine public dans les mains d’une entreprise privée, aussi phylanthropique parraisse-t-elle. En contrepartie, comment pourrait-on imaginer des financements publics d’une envergure telle qu’ils puissent permettre numérisation, hébergement, OCR et visibilité mondiale d’une telle quantité de documents ?
Cet article est une première présentation, fort générale, relativement à des sujets et institutions sur lesquels nous reviendrons régulièrement.


Merci Lionel de cet article fort intéressant. J’allais en rédiger un, tu m’as devancée, et j’en suis heureuse. Qui aurait été mieux placé que toi pour en parler ?
Les articles sur le sujet furent très nombreux ces derniers jours. Plus que le bénéfice du projet, c’est sa mise à genoux temporaire qui fut l’objet de toutes les attentions. C’est dommage… Espérons donc sa réhabilitation pour mi-décembre, comme prévu.
Observons que, si les documents français (entendons par-là « de France ») constituent une bonne moitié des oeuvres numérisées sur Europeana en 2008, le chiffre ne s’élève qu’à près de 0,5 % pour la Belgique (cf. L’Echo, Viviane Reding). Nous ne doutons pas, cependant, de l’augmentation progressive du nombres de ressources belges sur le site dans les années à venir, vu l’implication, rappelons-le, active de la Belgique dans les projets de numérisation. Mais la faible quantité d’oeuvres belges trouve son explication. Comme le souligne Sabine Laruelle (ministre belge de la Politique scientifique), la numérisation a un coût. À elle seule, la Belgique a déjà injecté près de 20.000.000 d’euros dans le projet, une somme certes non-négligeable. Par conséquent, soyons compréhensifs face au petit nombre d’oeuvres belges pour le moment. Voyons un verre à moitié rempli plutôt qu’à moitié vide.
Il semblerait que la date de réouverture de la bibliothèque européenne ait été repoussée à la rentrée 2009. L’on peut lire sur le site : « Europeana sera de nouveau entièrement opérationnel début 2009″.
Une version Beta de la grande bibliothèque numérique Europeana (www.europeana.eu) est désormais accessible.
Les concepteurs ont mutliplié par quatre les capacités du site, nous permettant ainsi d’avoir d’ores et déjà accès aux ressources du site. Le nombre de visites est toutefois limité : si vous ne parvenez à vous y connecter à un moment donné, réessayez donc quelques heures après, cela devrait fonctionner.
Nous pouvons déjà y consulter les quelques 2 millions d’articles numérisés. Certaines oeuvres mises en ligne sont pour les moins étonnantes… Je vous laisse en faire la découverte.