Chronique de la perdition (épisode 1)
Misha regardait l’horloge du salon. L’heure n’avançait pas. Il avait l’impression que l’air diminuait et qu’il étouffait. Il décida de se lever et quitta la pièce. Un peu d’eau sur son visage lui ferait du bien. Il se regarda dans le miroir et pensa:
- « Oui, tu l’as fait… », comme pour essayer de s’en convaincre.
Il alluma une cigarette et regarda par la fenêtre.
- « C’est ça riez, profitez de la vie tant qu’il en est encore temps ! », dit-il en observant un groupe de personnes sortant du bar. Il attrapa un livre dans sa bibliothèque et entama la lecture de Madame Bovary. Après quelques pages, il reposa l’ouvrage. Impossible de se concentrer et puis les rêveries d’une bonne femme en mal d’époque, très peu pour lui. Il s’étira et regardant autour de lui.
- « Que la maison semble vide sans elle… », murmura-t-il.
Après un dernier regard circulaire, Misha attrapa sa veste et claqua la porte. Dehors, l’air était glacé. Il souleva son col et souffla dans ses mains.
- « Quand faut y aller, faut y aller ! », pensa-t-il. Il prit la rue qui menait hors du centre ville. Direction le cimetière.
Arrivé près de la barrière, il s’arrêta et frissonna. Il détestait cet endroit, non pas parce que c’était un endroit sombre et lugubre, surtout si tard, mais parce qu’il haïssait le fait de la voir elle! Il avança parmi les tombes mousseuses et humides. Au bout de cinq minutes, il s’arrêta près d’un mausolée, alluma une cigarette et attendit dans la pénombre.
Au bout de trente minutes, quelqu’un approcha. Misha jeta son mégot et sortit quelque chose de sa poche. Il leva les yeux vers la jeune femme qui venait d’arriver. Elle prit l’objet et le contempla.
- « Tu as fait du bon travail, Misha, je n’aurais jamais cru ça de toi ! », dit-elle en l’observant de ses yeux noirs. Elle le mit dans son sac et sourit.
- « Ta peine est bientôt finie. Tu as une dernière mission à accomplir et tu seras libéré de tes chaînes. »
Misha, à contrecœur, prit le bout de papier qu’elle lui tendait. Il lu les quelques lignes et nauséeux, acquiesça d’un signe de tête.
Il aurait voulu la tuer, là maintenant, dans l’obscurité de ce cimetière, à l’abri des témoins. Mais il ne pouvait pas, pour sa survie et pour LA sienne surtout.
- « Oh ! Je sais très bien ! Mais tu n’en as pas le cran mon bon Misha ! Accomplis ta mission et reviens demain à l’aube. », murmura-t-elle avant de partir d’un pas pressé.
Avait-elle lu dans ses pensées ? Plus rien ne l’étonnait, plus maintenant. Ces dernières heures ont été chaotiques, incompréhensibles.
- « Tiens bon, c’est bientôt fini, je t’en conjure, tiens bon ! ». Il sortit du cimetière, sa main tenait toujours le bout de papier. Il avait l’impression de transporter un bloc de ciment froid et rocailleux.
Il décida de s’arrêter dans un café, histoire de se remettre les idées en place. Il s’installa et commanda un thé au jasmin, une habitude qu’il avait prise de sa grand-mère, décédée il y a peu.
Il repensa à ces dernières heures et crut à un cauchemar. Hélas, ce n’était pas le cas. Il reposa sa cuillère et regarda son reflet dans la vitrine.
Il venait de prendre dix ans d’un coup.
- « Il me faudrait un miracle… », pensa-t-il.
Quelques heures plus tôt, en rentrant du boulot, Misha découvrit sa fiancée dans la baignoire, morte. Il trébucha sur les nombreux morceaux de miroir qui jonchaient le sol et saisit le corps glacé et ensanglanté hors de la salle de bain. Il composa le numéro des urgences tout en essuyant son visage ruisselant de larmes.
- « Réponds-moi ! Qu’est-ce qui s’est passé ??? DIS-LE-MOI ! »
Soudain, elle apparut. Ce regard noir, il ne l’oubliera jamais. Il sursauta et l’attrapa violemment par le col.
- « Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait à ma fiancée ? », vociféra-t-il. Il voyait qu’elle ne se débattait pas, au contraire, elle souriait et paraissait attendre que Misha se calme. Il la lâcha et passa sa main pleine de sang sur son visage. Les larmes n’arrêtaient pas, il tomba à terre. La femme le souleva avec une force inouïe et le mit à côté du corps.
- « Nous allons pouvoir discutez aisément à présent. Surtout ne vous méprenez pas, votre fiancée est bel et bien morte. Assassinée comme vous pouvez le constater. », dit-elle d’une manière blasée. Elle saisit le paquet de cigarette qui trainait sur la table et en retira une. Elle l’alluma et sourit à Misha, abasourdi par ce spectacle.
- « Qui êtes-vous nom de Dieu ? Pourquoi avez-vous fait ça !! », dit-il sur un ton las. La femme exerçait une étrange sensation sur lui, il était comme vidé de ses forces. Il semblait, lui aussi, quitter cette terre peu à peu. Elle se pencha vers lui et dit :
- « Vous pouvez m’appeler Séréna pour le moment. Je suis quelqu’un… de très spécial. Je sais ce qui se passe à l’avance, le futur n’a pas de secret pour moi et je dois dire que j’exploite cette veine afin de me procurer certaines choses qui pourraient m’être utiles. »
- « Je ne comprends rien à votre charabia ! Vous ne me dites pas ce qui est arrivé à ma fiancée ! », hurla Misha dans un souffle.
- « Oh ! », fit-elle, « Les hommes sont vraiment impatients et cela à toutes les époques. J’y arrivais, cher Misha, mon récit ne s’achève pas là. Veuillez ne plus m’interrompre je vous prie ! ». C’était un ordre et non un souhait. Des flammes sombres brillaient dans ses yeux. Elle vérifia que Misha écoutait et, reprenant une bouffée, elle continua :
- « Je suis là où les catastrophes se produisent. Là où les gens doivent faire un choix. Et ce soir, Misha, vous devrez en faire un ! Je peux être votre sauveuse comme être celle qui vous perd, je peux faire votre bonheur ou votre malheur. Pour être claire, je peux ramener votre fiancée ! »
Misha essayait de saisir les mots qui sortaient de sa bouche. La ramener ?
- « Qu’est-ce qui s’est passé ? L’avez-vous tuée ? Je veux savoir ! », supplia-t-il. Elle plissa les yeux et sembla réfléchir.
- « Mon « charabia » ne vous fascine pas à ce que je vois. Non, Misha, je n’ai rien fait ! Votre fiancée a été assassinée par un fugitif ! Il pensait trouver quelques richesses en ces lieux mais comme il a pu le constater, vous ne roulez pas sur l’or. Votre fiancée a essayé de s’interposer mais il lui a martelé le corps de coups de poignard. Si cela peut vous rassurer, il y a vingt minutes, il a essayé d’éviter un car scolaire et s’est jeté dans le fossé. La voiture a explosé. »
La scène prenait vie dans l’esprit de Misha et le torturait encore plus que la vue du corps inerte à côté de lui. Les larmes coulaient à flot, il caressa les cheveux de sa bien-aimée et lui baisa le front. Soudain, il reprit ses esprits.
- « Comment savez-vous cela ? Avez-vous vu la scène ? Pourquoi n’avez-vous pas appelé la police ? Une ambulance ? Pourquoi êtes-vous restée là sans rien faire ??? ».
- « Apparemment vous n’écoutez pas. Essayez d’oublier pour quelques minutes le terre-à-terre. Je connais le futur et lorsque des situations malheureuses se produisent, je suis là. Et aujourd’hui, Misha, je vous offre la possibilité de ne pas souffrir. Durant cette vie du moins… ».
(Suite de la nouvelle : ici)

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