Chronique de la perdition (épisode 2)

(Épisode 1 : ici)

Tout à coup, le corps bougea. Misha sursauta et vit sa fiancée ouvrir les yeux. Elle se leva et le regarda de ses grands yeux noisette. À bout de souffle, il courut à l’autre bout de la pièce, effrayé par ce spectacle infernal.
- « Comment..? » dit-il, les yeux écarquillés de peur et d’étonnement.
- « Allons allons, je t’ai dit que j’étais une personne spéciale. Comme tu peux le constater, elle est revenue…mais pas à n’importe quel prix ! Il faudra me rendre un minuscule service Misha ! Imagine le bonheur de serrer de nouveau cette créature dans tes bras ! ».
Il voulut défaillir. Trop de questions se bousculaient dans sa tête, c’était impossible, il allait se réveiller ! Il posa les yeux sur sa fiancée et vit que son regard était vide, sans aucune intensité. Elle était absente. Il s’approcha d’elle mais il sentit une force le plaquer au sol.
- »Non mon gars, de nouveau tu ne m’écoutes pas ! Il y a des conditions ! J’exige quelque chose de toi : tu vas devoir me rapporter l’essence de quelqu’un ! ».
- « QUOI ? », hurla Misha !
Elle sortit de son sac une petite flasque de couleur ocre, incrustée de rubis sur le côté. Elle semblait ancienne et pourtant, elle dégageait une grande force magnétique, Misha pouvait la sentir de là où il était.
- « Elle est magnifique, n’est-ce pas ?  Tu devras en prendre soin. Au moment venu, tu la porteras à sa bouche et tu recueilleras son essence. », dit-elle en regardant la flasque d’un air mystérieux. Elle la tendit à Misha et continua.
- « Oui, tu devras ôter la vie pour en avoir une nouvelle. Celle de ta fiancée en l’occurrence. Ne te trompe pas, tuer quelqu’un n’est pas un problème pour moi, j’aurais pu le faire moi-même et t’épargner ça. Hélas, il y a certaines âmes auxquelles je ne peux porter atteinte, des êtres purs dotés d’une certaine protection. C’est pour cela qu’elles me sont précieuses et utiles dans mon dessein. »
- « Quel dessein ? », demanda Misha. Son cerveau cognait contre ses tempes, il ne comprenait rien.
- « Tu le sauras assez tôt, pour le moment, prends ceci, tu trouveras le nom et l’adresse de la personne dont j’ai besoin. Hâte-toi, le temps nous est compté ! Je compte évidemment sur ta discrétion… ». Lorsqu’elle eut achevé son récit, elle observa Misha. Celui-ci était livide, perdu dans ses pensées. Allait-il accepter ?

Misha resta silencieux pendant quelques minutes et regarda sa fiancée, toujours muette. Tuer ? Mais pourquoi ? Comment ? Ôter la vie d’un innocent pour sauver sa bien-aimée ? Il repensa à tous leurs bons moments, à cet été au bord de la mer, à leur premier baiser, à ces instants qui ont fait qu’elle et lui seront unis pour la vie. C’est un cauchemar !
- « Et si je refuse.. ? », hasarda Misha.
- « À ta place, j’éviterai ! », lança-t-elle avant de claquer les doigts. Des coups invisibles martelèrent le corps de la pauvre fille, les plaies se réouvrèrent de nouveau, le sang se propagea sur sa chemise. Elle hurla de douleur et se jeta sur le sol.
- « Tu vois ce qui arrivera ? Elle continuera de vivre cette scène encore et encore pour toujours ! C’est ça que tu veux pour elle ? »
- « Noooooon, arrêtez !! », hurla Misha, les yeux pleins de larmes.
- « Alors accepte ! Fais ce que je te dis et d’ici peu, vous serez de nouveau réunis ! »

Misha observait sa fiancée, elle ne bougeait plus. Avait-elle de nouveau succombé ? Mais au bout d’un moment, elle se remit debout et alla se poster près de Séréna. Comme si rien ne s’était produit. Il voulait la prendre dans ses bras, sentir sa chair contre la sienne, voir si elle était réelle !
Il se prit la tête entre les mains, se répéta le mot « tuer » un millier de fois et enfin succomba.
- « J’accepte… », souffla-t-il. Il prit la flasque et la regarda méticuleusement. Ce geste constituait son contrat, il le savait, il ne pouvait plus revenir en arrière.
- « Ce soir ! », dit-elle d’un ton sec ! « Ce soir tu accompliras ce que je te demande. N’oublie pas de placer la flasque près de sa bouche ! Retrouve-moi à minuit au vieux cimetière. », précisa-t-elle.
- « À minuit ? Au cimetière ? C’est pour le folklore, c’est ça ? ». Même après tous ces événements, Misha trouvait le moyen d’être sarcastique. Séréna éclata de rire, un rire lourd et angoissant.
- « Le folklore n’y est pour rien, certaines heures et certains endroits sont plus propices à mon apparition. Je ne peux rien dire de plus… ».

Le serveur répéta pour la troisième fois sa question :
- « Vous désirez autre chose ?! », dit-il d’un ton agacé. « Non ? Et bien je ferme, bonne nuit l’ami ! ».
Mis à la porte, Misha marcha le long du quai. Les bateaux tanguaient sous le vent nocturne. Cette impression de ne pas être seul ne le quittait plus, il se sentait continuellement entouré par quelques ombres. Il essaya de ne pas penser à cette maison, à son regard quand il eut pénétré chez elle, à son coup de bâton sur la tête, à sa chute, au fait qu’elle se soit cognée contre la cheminée de marbre, à la flaque de sang foncé qui s’écoulait jusqu’à lui…
Maintenant il était censé recommencer. Le bout de papier dans sa poche criait son nom. Il le retira et lut l’inscription : « Nathanaël Lengrin, 125 rue des Prés. Vivant ».

Vivant ! Il fallait l’amener vivant à Séréna. Comment allait-il transporter un homme jusque là ? Misha n’était pas très costaud. Il fallait trouver un moyen de l’assommer et de le déplacer.
Il se rendit à la rue des Prés et examina la bâtisse : il y avait une faille dans la barrière. Il se glissa dans le jardin et avança jusqu’à la porte qui donnait sur la cuisine. Il la força et pénétra dans la maison. Il n’y avait pas un bruit, tout le monde semblait dormir. Il monta à l’étage et chercha la chambre à coucher. Il tourna à droite et vit une porte au fond du couloir. A cet instant précis, il fut frappé d’une douleur au ventre. Le nom de Nathanaël était écrit en lettres de bois sculpté. Des clowns et des oursons étaient peints tout autour. C’était un enfant !
Il ouvrit la porte et vit un bambin dans son berceau. Il devait avoir pas plus de trois ans.
Misha s’avança et fut pris d’un malaise. Un enfant ! Il ne pouvait pas sacrifier un enfant ! Il lui caressa la tête et pleura. Il plaqua son dos contre le mur et ferma les yeux. Sa fiancée, il devait penser à elle. Elle allait être torturée pour l’éternité s’il ne faisait rien.
Au bout de vingt minutes, il se leva, chercha une couverture et enveloppa l’enfant. Par chance, il ne se réveilla pas, au contraire, il se blottit contre Misha et semblait heureux.
- « Pauvre enfant, je suis un monstre ! Lève-toi ! Hurle pour que tes parents t’entendent ! », pensa-t-il.
Mais Nathanaël ne bougea pas. Misha partit avec son précieux chargement.
Il restait quelques heures avant de retrouver Séréna. Il se rendit chez lui pour se reposer un peu. Il mit l’enfant dans son lit et referma la porte derrière lui.
Il allait commettre un acte odieux, il le savait. Il réfléchissait à une solution mais aucune ne se présentait à lui. Si elle avait choisi cet enfant, c’était parce qu’elle en avait besoin. Il devait être important pour son dessein. Misha se questionna sur ces âmes qui, selon Séréna, étaient dotées d’une certaine protection. Qu’avaient-elles de si particulier ? Cette vieille dame et cet enfant étaient des gens tout à fait ordinaires. Vivant dans une ville calme où il ne se passe quasi rien. En quoi étaient-ils importants ?
Il en eut la migraine. Pourquoi comprendre ? Il devait exécuter les ordres et ne pas réfléchir, ne pas se poser des cas de conscience sinon la mission serait beaucoup plus dure. Néanmoins, elle avait demandé l’enfant vivant. Peut-être qu’elle ne lui fera aucun mal ?

(Suite et fin de la nouvelle : ici)

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