Chronique de la perdition (épisode 3 : fin)

(Épisode 2 : ici)

Il s’endormit sur le canapé. Au bout de deux heures, il entendit Nathanaël pleurer à l’étage.
- « Il doit avoir faim… ».
Il monta avec un bout de pain et le donna à l’enfant. Celui-ci le regarda avec des yeux baignés de larmes. Misha s’approcha et le prit dans ses bras. Nathanaël n’avait pas peur de cet inconnu, il attrapa le bout de pain et commença à le mâchouiller tout en continuant de regarder Misha. Il lui sourit.
- « Tu crois être en sécurité avec moi, mais il n’en est rien ! », dit Misha.
Il consulta sa montre, il était l’heure. Il regarda une dernière fois l’enfant et dit :
- « Ne m’en veux pas, je dois la sauver, je n’ai pas le choix. »
L’aube montrait le bout de son nez. L’enfant, blotti contre Misha, regardait les oiseaux qui dévoraient le pain sur le trottoir. Misha ne voulut pas prendre de risques en allant en bus car il connaissait du monde dans cette ville et ce petit garçon soulèverait beaucoup de questions. Il prit la route qui menait hors du centre. Direction le cimetière.

Arrivé devant le mausolée, il attendit avec Nathanaël. Il avait peur de ce qu’il lui arriverait, il aurait voulu fuir. Il pensait aux parents, à la mère qui viendrait donner le biberon matinal, à l’angoisse de voir le berceau vide, aux gyrophares qui encercleraient la maison…
- « Je suis un monstre ! », cria-t-il.
À cet instant, elle apparut. Toujours avec le même regard noir inquiétant. Elle s’approcha de l’enfant et le contempla.
- « Il est magnifique, tel que je l’imaginais ! Tu as fait tout ce que je t’ai dit, Misha, sans impliquer ta pitié ou tes sentiments. Grâce à toi, ta fiancée aura une nouvelle vie, elle pourra être avec toi pour le restant de sa vie. »
Misha hésitait. Il voulut savoir pourquoi cet enfant lui était si précieux.
- « Pourquoi un enfant ? Pourquoi lui ? Il est temps de m’en dire un peu plus ! Vous m’obliger à commettre des actes impardonnables et vous voulez que je reste muet ? », hurla-t-il !
Séréna alluma une cigarette. Elle lui sourit et dit :
- « En effet, je te dois des explications… »

Le docteur Cartier écrivit quelque chose dans son carnet. Il souleva la tasse de café qui était posée sur un cadre. Le bout de papier encadré portait l’inscription « Professeur Nicolas Cartier, diplômé de l’Université de Psychanalyse Paris VIII »
- « Je devrai faire un peu de rangement et ne pas laisser tout trainer devant mes patients ! », pensa-t-il.
Il but une gorgée et se tourna vers son patient.
- « Allons, Misha, que s’est-il passé cette fois ? Avez-vous réussi à sauver Nathanaël ? Qu’avez-vous fait de Séréna ? »
Il attendit la réponse de Misha mais il semblait que, de nouveau, son patient se soit déconnecté de la réalité. Le professeur était habitué à ce genre de réaction.
Il appela un infirmier et demanda à ce qu’on renvoie Misha dans sa chambre. L’infirmier le plaça dans une chaise roulante.
- « Reposez-vous, nous continuerons la séance quand vous irez mieux. », dit le Professeur d’un ton calme.
Il le regarda s’éloigner.

Un confrère du Professeur Cartier entra dans son bureau et lui proposa de déjeuner ensemble. Cartier ne répondit pas et se contenta de suivre Misha du regard jusqu’à ce qu’il ait tourné le coin.
- « Quel est son problème ? », demanda son confrère.
Le Professeur prit place sur son siège, essuya l’auréole de café qui ornait son diplôme et dit :
- « Misha est mon patient depuis cinq ans déjà. Il souffre d’un dérèglement de la personnalité. Il s’est imaginé une vie dans laquelle il est fiancé, a un travail et un jour, tout est bousculé par une mystérieuse femme. Une dénommée Séréna qui l’oblige à commettre des actes odieux : tuer des personnes. Ce qu’il faut savoir, c’est que Misha a bel et bien tué ! »
Son confrère, étonné, demanda :
- « Mais pourquoi n’est-il pas en prison ? Pourquoi a-t-il besoin d’une thérapie ? »
- « Séréna est la personnification de ses pensées les plus sombres, de ses désirs les plus morbides. », reprit calmement le Professeur. « C’est son inconscient qui agit et qui parle. Il semble qu’il veuille faire porter le chapeau à cette femme imaginaire qui, en fait, est lui ! Pourquoi une femme me diriez-vous ? Peut-être est-ce sa part féminine qui a prit le dessus qui sait ! Néanmoins, il se mentionne quand même : c’est lui le fugitif qui s’est introduit dans sa maison pour tuer sa pseudo-fiancée ! Ainsi la part criminelle de Misha apparaît quand même dans tout ce tas d’inepties.
Misha me fait ce récit depuis des années. Chaque jour, j’essaie de déceler les éléments nouveaux. Par exemple, aujourd’hui, il m’a parlé de sa grand-mère morte. Du moins, il l’a évoquée. »
- « J’essaie de reconstituer le canevas de sa vie pour pouvoir apporter une réponse à ses actes. Je sens qu’il éprouve de la culpabilité par rapport à ce qu’il a commis, cela se traduit par le fait qu’il berce l’enfant dans ses bras ou qu’il ne le laisse pas mourir de faim. Je crois que cela ne s’est pas passé comme ça mais dans son récit, il essaie d’endosser le rôle de la victime qui essaie, tant bien que mal, de sauver sa fiancée, elle aussi imaginaire. Néanmoins, il ne la nomme jamais ! Jamais je n’ai entendu Misha poser un nom sur sa bien-aimée et donc il semblerait que la mort de cette femme ne soit qu’un prétexte. Peut-être est-ce une de ses victimes en réalité ? Cela peut être intéressant à souligner.
Notez également l’arrière-plan fantastique qu’il utilise. Pour Misha, ses actes sont le résultat d’une force supérieure, pas forcément bienfaisante. Un esprit malin qui lui veut du mal et qui veut le forcer à tuer, à voler « l’essence » comme il le dit si bien. Et le fait que sa fiancée reprenne vie devant lui représente la volonté inconsciente de redonner la vie à toutes ses victimes. »
- « Ce n’est pas commun comme cas… », dit le confrère abasourdi. « A-t-on retrouvé les corps ? »
- « Ma contribution entre en jeu à ce moment : la police n’a jamais retrouvé le corps du petit Nathanaël ! Il a été enlevé, certes, mais on ignore si Misha s’en est pris à lui ou non. Des recherches ont été entamées il y a des années mais sans succès. Ni corps, ni appels de personnes ayant signalé l’enfant. Le doute total ! Imaginez la réaction des parents. Ne pas savoir si son enfant est en vie ou non, durant toutes ces années ! C’est pour eux que je fais revivre ce moment à Misha, pour avoir une réponse, pour leur ôter ce fardeau et leur donner un peu de paix à l’âme. »
- « Avez-vous eu des résultats satisfaisants ? », demanda le confrère.
Le professeur se leva et fit les cent pas dans son bureau. Il s’arrêta devant un dessin de son petit fils et l’examina. Il fronça les sourcils et dit :
- « Hélas, non. Comme toujours, Misha n’a pas été au bout de son récit aujourd’hui. Nous ignorons le sort qui a été réservé à Nathanaël. Il semble, qu’une fois arrivé à cet instant, Misha s’évade dans une sorte de reclus intérieur et s’isole complètement. Je ne peux plus rien tirer de lui après ça. Peut-être est-ce trop horrible, d’où ma crainte. Si lui n’arrive pas à se remémorer cet instant, Dieu seul peut savoir ce qu’il lui a fait… Il lui faudra au moins un mois, voire deux, pour retrouver ses esprits. C’est pour cela qu’il m’a fallu autant de temps pour en arriver là… »
Il soupira et murmura : « Nathanaël a été enlevé le jour de son anniversaire et aujourd’hui nous célébrons la cinquième année de sa disparition… »

Il était fatigué. Il congédia son confrère et referma la porte de son bureau. Il se plaça devant la fenêtre et observa le parc. L’automne avait peint les feuilles d’une couleur flamboyante.
« Un jour, tout s’éclaircira… »

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