L’orthographe, une matière de culture ?

Si l’ensemble de connaissances « inutiles » qui distinguent socialement un individu forme la culture,
Si l’orthographe est l’une de ces connaissances qui distinguent socialement un individu,
Alors l’orthographe pourrait être l’une des composantes de la culture.

Nous avions déjà montré dans un précédent article comment l’orthographe pouvait être un facteur de discriminations et à la base d’une nouvelle pyramide sociale. Il nous semble peu utile d’y revenir, ces quelques lignes seraient rébarbatives et vous n’y apprendriez rien de neuf. Notre article poursuit donc un autre objectif : celui d’observer dans quelles mesures l’orthographe fait ou ne fait pas partie de la culture.

De nos jours, la culture est devenue un mot passe partout. Elle renvoie à plusieurs réalités qui ne se recoupent pas toujours. Pour éviter toute confusion, prenons la peine de définir le terme et de préciser dans quelle acceptation nous l’utilisons présentement.

Du latin cultura, elle désigne tout d’abord le travail de la terre, source de joies et de tracas pour les « agriculteurs ». Le terme peut également être pris dans un sens ethnologique. Il réfère alors à l’ensemble des comportements acquis par un individu en tant que membre d’un groupe social. Dans ce cadre, la culture est à la base des normes sociales. Elle va de pair avec les notions d’enculturation, de déculturation et d’acculturation. Ce n’est pas de ces formes de culture dont nous parlerons ci-dessous. Nous employons en effet le mot dans sa troisième et dernière acceptation : la culture en tant que somme de connaissances qui distinguent socialement les individus (cf. A. Morelli, 2008).

Nous y voilà ! Cette forme de la culture est elle aussi socialement discriminante au sens où les savoirs qui la composent ne peuvent s’acquérir sans un long apprentissage préalable. En conséquence, elle n’est pas accessible à tous, constate Bourdieu, mais est réservée aux individus des milieux favorisés. Lire Paul Valéry, étudier un poème de Mallarmé, visiter le musée des Beaux Arts, etc. demandent du temps. Or, tous n’avons pas autant d’heures les uns que les autres à consacrer au développement et à l’enrichissement de l’esprit par des savoirs superflus. Car, il le faut l’admettre,

il y a, dans ce sens donné à la culture et à l’homme cultivé, une nuance de gratuité : les connaissances « utiles » ne participent pas à la culture. (A. Morelli, Contacts de cultures, Bruxelles, PUB, 2008, pp. 9-10).

La culture est donc le lieu d’expression de toutes les inégalités sociales.

Mais quel est le rapport avec l’orthographe ? Nous y venons.

Dictées, lectures, jeux, etc. sont autant de sources de discrimination. Tous les enfants n’ont pas l’occasion de jouer, tous ne bénéficient pas de l’accompagnement des parents, tous n’ont pas accès aux livres (au sens large du terme). Ces bagages, s’ils ne sont indispensables, sont du moins fortement utiles et constitutifs du savoir orthographique. Comme pour les autres facettes de la culture, l’orthographe ne s’acquiert malheureusement pas en un tour de baguette magique ou à coups de frottements de lampe. En ce sens, l’orthographe relève bel et bien de la culture.

Il y a néanmoins matière à contestations. Il serait hypocrite de nier l’utilité de l’orthographe à l’heure actuelle, nous l’avions vu précédemment. Pourtant, d’après ce qui ressemble à un syllogisme ci-dessus, l’(in)utilité serait l’une des composantes définitoires de la culture. L’orthographe reste, coute que coute, l’un des vecteurs de notre société — avec les difficultés qui découlent de l’absence de sa maitrise ; le monde du patronat s’en est souvent fait le témoin lors des récents débats sur la réforme.

Nous terminerons donc en affirmant que l’orthographe n’intègre pas la culture. Puisqu’elle ne satisfait pas chacune des conditions décrites, elle ne peut être rangée sous son aile. En revanche, et c’est là un constat inabrogeable, il existe bel et bien une culture de l’orthographe

1 Comment

    Je partage avec toi l’idée que l’orthographe ne fasse pas partie de l’acception ethnographique de la culture. Malheureusement, elle participe bien de ces connaissances inutiles qui distinguent socialement un groupe, de la culture savante.
    D’où, sans doute, la confusion qui en amène certains à considérer l’orthographe comme une donnée ethnographique, d’une part, qui a un rôle discriminatoire, d’autre part.

Leave a Reply




Get Adobe Flash playerPlugin by wpburn.com wordpress themes