Levin Ira, Un bonheur insoutenable
Un bonheur insoutenable* d’Ira Levin fut publié en 1969 mais l’action se déroule dans le futur après l’année 2000.
Alors, imaginez un monde inimaginable, où celui qui contrôle tout et tout le monde se trouve être un ordinateur géant du nom de UniOrd ou Uni. Les êtres humains existent, certes, mais ceux qui sont autorisés à naître sont programmés comme des machines. Chaque mois, ils reçoivent un traitement qui les immunise contre les maladies mais aussi contre la curiosité, la révolte ou l’initiative. Quoi qu’ils fassent, les gens sont contrôlés à l’aide de lecteurs, et de leurs conseillers. Ils font l’amour une fois par semaine (quelle horreur !) et meurent à soixante-deux ans (sinistre…). Uni choisit où, quand et avec qui les gens se marient, s’ils auront des enfants, et quel sera leur métier (consternation totale). Seul bon point : la pluie n’existe pas !

Un bonheur insoutenable, I. Levin
C’est dans ce monde parfaitement équilibré que naît Li RM35M4419, surnommé Copeau par son excentrique grand-père maternel, Papa Jan (Ah oui parce qu’il ne faut pas croire qu’on pouvait choisir son prénom ; les garçons s’appelaient invariablement Bob, Jésus, Karl ou Li, et les filles : Anna, Paix, Mary ou Yin, et à ces noms stéréotypés s’ajoutaient des sortes de numéros de matricule). Pourtant, c’est précisément cet homme étrange qui va éveiller Copeau à la vie. Pour ses dix ans, Copeau alla visiter UniOrd à EUR00001 avec sa sœur et ses parents. Son grand-père leur fit la surprise de les rejoindre. Au lieu de laisser Copeau regarder les charmantes masses métalliques de diverses couleurs qui devaient représenter Uni, Papa Jan l’emmena quelques étages plus bas voir le véritable UniOrd. Il le savait car il avait aidé à construire Uni et il le regrettait amèrement. Il demanda à son petit-fils :
Essaie de vouloir quelque chose, Copeau.
Ainsi, Copeau devint ce que la Famille (donc l’Humanité) attendait de lui, mais il n’oublia jamais la recommandation de son grand-père. Elle lui permit des années plus tard, de se faire repérer par un petit groupe de membres malades, ou plutôt trop conscients des réalités de leur vie. Son traitement diminua et il tomba même amoureux de la belle Lilas, une femme de son groupe. Malheureusement, la nuit où il réussit à trouver des îles d’incurables (les gens libres), et qu’il fit le projet d’y aller, il fut découvert et traité par son conseiller, qui refusa de l’écouter malgré ses protestations :
Bob, nous ne sommes pas libres. Ni toi ni moi. Aucun membre de la Famille n’est libre.
Ses traitements lui firent tout oublier. Il ne revint à lui que six ans plus tard. Sans perdre trop de temps, il partit chercher Lilas et ils s’enfuirent sur Mayorca, rebaptisée Liberté. Là-bas, ils découvrirent le vrai visage des hommes non-traités ; la cruauté, la misère et les brimades. Incapable d’en supporter davantage, Copeau décida de partir avec un groupe d’hommes détruire Uni et libérer l’humanité de son emprise :
Il ne faut pas s’adapter. Il faut refuser, il faut lutter. Lutter, lutter, lutter.
Mais au bout de son voyage, Copeau rencontrera encore bien des surprises…
Copeau vivait dans un monde où tout est fait pour être heureux. Où chaque membre, homme et femme, est pris en charge de sa naissance à sa mort. Uni pourvoit à tout, répond à toutes les questions. Pourtant, les révoltés existent. Copeau s’engage dans une lutte désespérée contre ce monde trop parfait. Tous les membres se ressemblent et sont heureux mais ce bonheur est devenu insoutenable parce qu’imposé.
Dans cette dystopie qui rappelle un peu 1984 de George Orwell, il est question de totalitarisme, bien sûr, mais surtout de liberté individuelle. Que fait l’être humain quand il est libre d’organiser la société à sa guise ? Il spolie et exploite. Quand Copeau aura le choix de passer de manipulé à manipulateur, il préfèrera réagir en faisant sauter le système oppresseur, parce qu’il est un héros de roman. Mais existe-t-il des hommes qui refuseraient le pouvoir pour le bien de l’humanité ? Copeau incarne l’idéal dans une société assistée à l’excès.
Florence Pini, 2006.
* Je souligne au passage que le titre est une traduction plutôt libre de l’anglais This perfect day.
