Kondratek Antoni, Pour La Vie
Vous êtes-vous déjà promenés à la Foire du Livre ? Solidement enchâssée dans son écrin de Tours et Taxis, cette fête des bibliophiles, cette célébration des lecteurs, cette commémoration des dévoreurs de pages de tous poils attire souvent beaucoup de monde. Parmi cette masse de visiteurs, certains recherchent le prochain ouvrage qui les fera chavirer, d’autres y vont avec une liste prédéfinie d’œuvres à acquérir, comme s’ils entraient dans hypermarché éphémère. Il y a également ceux qui parcourent les allées et les stands au pas de charge, le programme fixé à la boutonnière, à la recherche de ce frisson singulier qui est celui de rencontrer un grand auteur. De cette intention découle généralement un échange qui oscille entre la chaleur humaine de l’intérêt et la froideur hypocrite des sourires convenus. Et comme tout rassemblement de corporation, ce sont ces têtes d’affiche qui drainent les foules au point qu’on pourrait penser qu’il n y a qu’eux.
Mais il y a également les autres. Des écrivains, le plus souvent amateurs, juchés dans des échoppes plus petites et moins tapageuses, qui tentent poliment d’accrocher le badaud lettré car ils ne possèdent pas pour eux l’hameçon de la célébrité. Ils ont écrit une histoire, souvent simplement par pur plaisir d’écriture et aimeraient vous la faire partager. Ceux-là sont occultés par les ténèbres de l’ignorance où brille un enthousiasme alimenté d’espérance.
L’auteur du livre dont je vais vous parler n’a jamais participé à la Foire du Livre. Pourtant, cet étudiant a quand même une histoire à vous proposer : un fruit de son travail. Alors laissons-lui une chance et goûtons-le.
En apparence, Pour la vie est un roman sentimental tout ce qu’il y a de plus classique : un couple, une séparation, de l’action chez l’un et chez l’autre, des moments difficiles, un soupçon de doute et puis au final, la reformation du duo d’amoureux, qui a bien changé depuis la première page, mais qui est convaincu désormais qu’il peut durer pour la vie.
Mais passé cette structure, on peut voir poindre au fil des pages, quelques innovations, qui, sans être totalement originales, apportent du crédit et du punch à l’intrigue : la protagoniste, Anicet, part à Madagascar avec une association pour observer des mammifères marins, sa grande passion. Son pendant masculin, Josué, est un stagiaire fraîchement débarqué dans un hôpital de Dunkerque où il va découvrir les joies et les peines du métier de médecin. Ces deux destins complètement opposés ; ces deux caractères bien trempés si proches et à la fois si différents, vont générer des péripéties et des réflexions qui, même si elles sont parfois prévisibles, parviennent à tenir le lecteur en haleine au moyen d’une narration classique mais ingénieuse.
En effet, une fois le couple séparé, le lecteur va suivre tour à tour les péripéties de chaque moitié : il passera de l’émerveillement d’Anicet pour son lieu de villégiature à la fatigue et au labeur de Josué, du rapt de la jeune fille , conséquence d’une situation politique instable, au surmenage de son amoureux qui le mène droit au coma. De temps à autre, cette alternance est rompue avec l’introduction d’autres personnages importants du roman ou par des descriptions extrêmement réalistes du cadre de l’action.
Si ces ruptures sont les bienvenues pour éviter une certaine monotonie et permettent de ménager le suspense, en revanche le réalisme descriptif dont use et abuse l’auteur souffre de moins de réussite. Si l’on sent que l’auteur a fait de grosses recherches pour obtenir ce résultat, on peut néanmoins déplorer son utilisation maladroite : ainsi, si certaines évocations font mouche (p. ex. la folie et les colères du dictateur de Madagascar dont la description progressive est à la fois crédible et réussie), d’autres, bien que vulgarisées et insérées vaille que vaille dans la trame du roman, semblent parfois tout droit sorties d’un guide du Routard ou d’un traité médical. Ce surgissement de termes techniques dans une narration fictionnelle casse quelque peu la féérie que peut susciter le texte et rebute sensiblement le lecteur non-averti. Même constat pour les sentences philosophico- moralisatrices qui parsèment le texte et qui vont de l’adéquat (« On n’apprend pas aux gens à mourir, on leur apprend uniquement à avoir peur de la mort. ») au trop pompeux (« La liberté n’est qu’une illusion car elle implique de ne plus être sous la moindre contrainte […] La liberté, c’est aussi ne pas être influencé. Idéalisme forcené ! Avoir une opinion complètement sienne est impossible ! »)
Au terme de la lecture, un sentiment mitigé anime le lecteur : on saluera la structure de la narration, qui sans être innovante, fait néanmoins s’accrocher le lecteur à l’intrigue. On mettra en exergue pour les mêmes raisons les personnages qui remplissent parfaitement leur rôle au sein des péripéties qu’ils vivent : susciter l’intérêt. Ainsi, on ressort plutôt content de ce roman, même si on ne pourra pas en oublier les défauts. Mais est-ce que ce ne sont justement pas ces imperfections qui rendent Pour La Vie si humain et si accrocheur ? Rouler sur un chemin rempli de cahots est toujours plus excitant que de conduire sur une route lisse et monotone. Et puis, dans le moteur de l’ouvrage de Kondratek, il y a un carburant dont on ressent les effets au fil des pages et qui rendent ces dernières sympathiques et méritantes.
C’est la passion.
Certains grands auteurs devraient parfois s’en souvenir.

Assez cocasse: j’ai récemment rencontré l’auteur et il sera, cette année-ci, à la foire du livre!